jeudi 2 juin 2011

L'ESPÉRANCE FRANCOIS VARILLON



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«L'ESPÉRANCE»


Notes prises par un auditeur lors d'une Conférence donnée par le Père FRANÇOIS VARILLON (S.J) théologien, à la cathédrale Sainte Bénigne de Dijon le 9 décembre 1977 et le 20 janvier 1978


Aujourd'hui, nous ferons une réflexion sur l'espérance ; la prochaine fois, nous parlerons de l'espérance dans la BIBLE : j'ai inversé l'ordre de ces deux conférences, parce, sur un tel sujet, il importe de partir de la vie. Et, quand je dis «partir de la vie», il faudrait que ce soit autre chose qu'un slogan, et que nous partions bien de l'expérience telle que la vivent nos contemporains.

Posons-nous donc la question : quelle est l'espérance des hommes d'aujourd'hui ? espérance de quoi ? espérance qui s'appuie sur quoi ?
Qu'est-ce qui permet aux hommes d'aujourd'hui d'espérer ce qu'ils espèrent ? quel rapport allons-nous découvrir entre l'espérance des hommes d'aujourd'hui et l'espérance chrétienne ?


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REMIÈRE PARTIE

ESPÉRANCE DES HOMMES D'AUJOURD'HUI



CRISE DE L'ESPÉRANCE : ESPÉRANCE ET ATHÉISME

C'est un fait : l'espérance des hommes d'aujourd'hui et l'espérance chrétienne s'opposent. L'espérance des hommes d'aujourd'hui, leur vie même, n'ont rien à voir avec ce que nous appelons la vertu théologale d'espérance. Il y a une opposition de fait entre l'espérance des hommes et l'Église.

Est-il fatal que l'espérance des hommes d'aujourd'hui conduise à l'athéisme ? S'il en est ainsi, la foi ne peut être conduite qu'en dehors de la vie, et c'est «l'aliénation». Sinon, où sont les malentendus ? et que faut-il faire pour les réduire ?

Un catéchumène, qui avait envisagé le baptême, et qui y a renoncé, a dit : «Non, je ne veux pas entrer là-dedans. Dans ce monde dur et incertain, je préfère lutter avec les hommes. Je ne veux pas me séparer de l'espérance des hommes pour entrer dans le monde fermé de l'Église».

Ces paroles nous interpellent avec sévérité. Beaucoup de jeunes, élevés dans des familles chrétiennes, pensent ou disent la même chose. Même s'ils ne professent pas une doctrine athée, ils considèrent le christianisme comme un idéalisme inefficace, une sorte de doublure spirituelle inutile, à la rigueur un soutien pour les plus faibles.
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D'autre part, dans le monde entier (Afrique, Asie, Amérique, Océanie), tous les hommes vivent d'espérance, alors que - culturellement - le christianisme est limité au berceau méditerranéen : d'où le malaise des Occidentaux quand ils entrent en contact avec les masses des autres continents.

Cela constitue une crise de l'espérance, qui est, au fond, une crise de la connaissance de DIEU.


BASE DE L'ESPÉRANCE : UN POUVOIR, UNE PUISSANCE
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Commençons par les choses les plus simples. Partons de la vie. Qu'est-ce que c'est qu'espérer ? On espère quand on croit qu'on peut (ou qu'on a le pouvoir de) parvenir à ce qu'on cherche. On désespère quand on pense qu'on ne peut pas, qu'on ne peut rien. Exemple : j'espérais pouvoir obtenir ceci ou cela pour vous, mais je m'aperçois que je n'y peux rien.

Voilà une clef qui va nous ouvrir beaucoup de portes, y compris celles de la BIBLE.

L'homme espère parce qu'il croit qu'il peut. Dans «pouvoir» il y a «puissance». L'espérance repose toujours sur une puissance, qui rend possible une transformation de l'existence.

Si j'espère pouvoir acheter une résidence secondaire, c'est que j'attends que mon existence soit transformée par cet achat : demain, avec une maison à la campagne, ce ne sera plus comme aujourd'hui, sans maison. Or, je pourrai acheter une maison si j'ai de l'argent. Ici, la puissance sur laquelle je m'appuie c'est l'argent : c'est l'argent qui garantit mon espérance, c'est l'argent qui fait que mon espérance n'est pas un rêve.

Dans d'autres cas, la puissance sur laquelle on s'appuiera ne sera pas l'argent, mais la réussite sociale, le progrès scientifique, la prise de pouvoir politique, la révolution etc.

SAINT PAUL nous dit : «La vraie puissance qui garantit l'espérance chrétienne, c'est l'ESPRIT-SAINT». Dès maintenant, je vous fais ainsi entrevoir où je veux aller.

Mais ne brûlons pas les étapes. Restons à l'espérance des hommes, de tous les hommes (car ceux qui n'ont pas d'espérance ne sont pas des vivants : ce sont des hommes morts). L'espérance repose toujours sur une puissance : pas de puissance, pas d'espérance ; pas d'argent, pas de maison à la campagne.


CONTENU DE L'ESPÉRANCE : RECHERCHE D'UNE LIBÉRATION

Quel est le contenu de toute espérance ?

La recherche d'une libération. Si vous êtes malade, quand vous espérez guérir, vous espérez être libéré de la souffrance, de tout ce qui vous fait mal.

On ne veut pas changer pour le plaisir de changer, à moins que le plaisir de changer apparaisse comme une libération de la routine qui engendre l'ennui. 
«Ce que l'homme espère, c'est CHANGER LA VIE» RIMBAUD

c'est-à-dire transformer des conditions d'existence jugées inhumaines. On ne peut pas dire qu'on espère si on ne désire pas changer une situation de servitude plus ou moins intolérable (et cela dans tous les domaines).

Être «libéré» : pour quoi faire ? - Pour vivre une vie plus humaine, pour être plus homme dans une société plus humaine.
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Bien sûr, la question se pose de savoir ce qu'est une société plus humaine. Toute tentative de libération suppose une certaine conception de l'homme. Et le freudisme, par exemple, repose sur une conception de l'homme (une anthropologie) ; il tend à ce que l'homme soit plus homme : la psychanalyse a pour but, sinon pour effet, que l'homme soit plus homme.

La BIBLE n'est pas autre chose que la longue histoire d'une libération : la BIBLE nous dit comment les hommes, contraints par leur histoire à rechercher une libération, ont découvert, et accueilli, dans leur expérience humaine, la puissance libératrice du CHRIST RESSUSCITÉ.
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Quand JÉSUS dit : «Heureux les pauvres...Malheur aux riches...», il énonce simplement la condition de l'espérance. Il ne parle pas de la pauvreté subie à cause de l'injustice, pauvreté qui est déshumanisante. JÉSUS ne béatifie pas ce qui est inhumain. JÉSUS parle de la pauvreté, source de libération. Il maudit la richesse parce que la richesse tue l'espérance, parce que le riche reste au niveau du bien-être biologique et immédiat. Pour BERNANOS, le riche au sens de l'Évangile, est :

«un imbécile, un animal repu, qui se complaît dans un optimisme béat»


CARACTÈRE COLLECTIF DE L'ESPÉRANCE : L'ESPÉRANCE A BESOIN D'ÊTRE PARTAGÉE

En fait, c'est la conscience de la servitude qui fait surgir la décision d'en sortir. On peut dire que l'espérance est un «désespoir surmonté». Et j'ajoute que l'espérance est toujours collective. On n'espère jamais seul. L'isolement est désespérant. Celui qui se croit seul, qui ne peut compter sur personne est désespéré : c'est le cas de tant d'individus enfermés dans l'anonymat et le silence des grands ensembles de la société industrielle. Une espérance qui n'est pas vécue collectivement se dégrade ou s'atrophie. L'espérance est semblable à la joie. Comme la joie, l'espérance a besoin d'être partagée : il n'y a pas de joie strictement individuelle, il n'y a pas davantage d'espérance strictement individuelle.


SUR QUELLES PUISSANCES S'APPUIE L'ESPÉRANCE COLLECTIVE DU MONDE ?

Les puissances sur lesquelles s'appuie l'espérance collective du monde, en vue de transformer les conditions d'existence, peuvent se ramener à trois : puissance technique, puissance politique, puissance (ou énergie ) morale. Évidemment, ce sont des puissances humaines. La question est de savoir si elles aboutissent, si elles sont aptes à réaliser l'espérance humaine. Faut-il les récuser ? les dénigrer ? les condamner ? - Certainement pas, sauf si elles conduisent à l'athéisme. Disons quelques mots de chacune de ces trois puissances.


PUISSANCE TECHNIQUE

La technique est fille de la science. Autrefois, la science conduisait à DIEU. On disait volontiers : un peu de science éloigne de DIEU, beaucoup de science y ramène. Plus on connaissait les merveilles du monde, plus on admirait l'oeuvre de DIEU, dont, comme dit le PSAUME :

«les cieux chantent la gloire» PSAUME 18

Aujourd'hui, les savants considèrent que DIEU n'explique rien, que faire intervenir DIEU pour expliquer le monde est une solution de facilité. Dans une phrase qui a été souvent mal comprise :

«L'athéisme est la véritable méthode scientifique» RENOUVIER

Cela veut dire qu'une affirmation est scientifiquement vraie quand le savant l'établit avec les méthodes qui lui sont propres. La science ne permet pas de traiter le monde comme une horloge dont il faudrait avec VOLTAIRE chercher l'horloger en dehors du monde.

D'ailleurs, si vous prouvez DIEU scientifiquement, ce DIEU que vous prétendez prouver n'est que le premier chaînon d'une chaîne d'explications, et, du coup, ce n'est pas Dieu, parce que le premier maillon d'une chaîne fait partie de la chaîne. Or DIEU est un faux-Dieu s'il fait partie du monde :

«Quoi que la science trouve, c'est précisément cela que nous refusons d'appeler DIEU» JEAN LACROIX

Cela n'exclut nullement la possibilité d'une réflexion purement philosophique (mais non scientifique).

La science moderne développe d'autant plus une mentalité athée qu'elle se veut «opérationnelle». Elle a noué alliance avec la technique. Il ne s'agit pas de connaître pour connaître, mais de connaître pour faire. C'est en unissant science et technique qu'on construit l'humanité, et qu'on assume la responsabilité de l'histoire. Trois révolutions successives ont transformé la civilisation : celle de la machine à vapeur, celle de l'électricité, celle de l'atome. De telle sorte que la nature, qui était jadis considérée comme l'oeuvre de DIEU, est devenue un milieu technique, oeuvre de l'homme. L'idée d'un monde qui serait un signe de DIEU, qui porterait la signature de DIEU, a fait place à un monde où c'est la signature de l'homme qui est visible sur le terrain.

Les cieux qui chantaient la gloire de DIEU chantent maintenant la gloire de l'homme. Les premiers cosmonautes ont lu, sur la lune, des versets de la BIBLE à la louange du DIEU CRÉATEUR ; mais des millions d'hommes ont chanté la gloire des cosmonautes. Les «espaces infinis» chers à PASCAL ne suscitent plus la crainte, mais une volonté de conquête en vue de la transformation de la vie par la libération de l'homme.

La puissance technique engendre l'espérance d'être libéré des servitudes de la nature : cyclones, tremblements de terre, raz-de-marée, éruptions volcaniques, etc.

Bref, et j'insiste sur ce point, la nature n'est plus sacrée, ni sacrable. Autrefois, les païens parlaient du «destin», les chrétiens préféraient le mot «providence», mais pour les uns comme pour les autres, les forces de la nature apparaissaient comme sacrées. Maintenant, les forces de la technique étant plus fortes que les forces de la nature, la nature n'est plus sacrée.


PUISSANCE POLITIQUE

La puissance de la politique est le second aspect de la puissance où s'enracine l'espérance du monde moderne. On n'échappe pas à la politique. La dimension politique est une dimension essentielle à l'homme. Mais, pendant des millénaires, la politique a été le fait de quelques individus, de quelques familles, d'une seule classe sociale (qualifiée de «dirigeants»). Aujourd'hui, c'est toute la masse humaine qui prend conscience de son existence politique. L'homme devient capable d'orienter l'énergie des masses par la puissance politique ; l'homme veut prendre en main l'initiative de l'organisation de la vie en société, vie qui est très souvent livrée au hasard, ou coincée dans des structures que l'on déclare intouchables, c'est-à-dire sacrées.

DIEU apparaît comme celui dont on se sert pour empêcher les masses d'accéder à leur maturité politique, derrière un écran de charité qui sert de façade à un désordre où l'injustice est maintenue. Or, un DIEU paternaliste est plus redoutable qu'un DIEU dictateur. Et le pire des drames c'est que, dans ce domaine :

«c'est l'exigence même de justice qui conduit les hommes à l'athéisme» JEAN LACROIX.


PUISSANCE (OU ÉNERGIE) MORALE

L'énergie morale c'est la puissance de la conscience humaine qui se veut responsable. L'espérance des hommes d'aujourd'hui s'enracine aussi sur cette puissance-là.
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Pour les athées, la négation de DIEU est la condition d'une morale authentiquement humaine, c'est-à-dire vraiment digne de l'homme. Il faut comprendre ce que les athées veulent dire. Au temps de MOLIÈRE, à la façon de DON JUAN, les athées étaient des libertins =}=}=} libre penseurs pour être libres faiseurs.

De nos jours, il n'en est plus ainsi : l'athéisme moderne accepte les contraintes intellectuelles et morales ; il tient à perfectionner les relations des hommes entre eux, et il y tient d'autant plus qu'il considère que ces relations seront sans lendemain.

Le communisme est une sorte de stoïcisme pour l'homme. Le mal qui est dans le monde est un fait. Mais à quoi bon invoquer DIEU ? DIEU n'est jamais intervenu pour empêcher le mal. Il n'y a pas à légitimer le mal ou la souffrance : ce qui importe c'est de lutter contre lui ou contre elle ; et, dans cette lutte, on ne voit pas où serait le privilège des croyants :

«Je ne dois compter que sur moi-même, ou sur les autres hommes, pour affronter les humaines difficultés. La morale dont j'ai besoin c'est mon existence même qui la compose, en m'y risquant tout entier» FRANCIS JEANSON

L'homme moderne pense qu'il est authentiquement moral quand il assume la responsabilité intégrale de la transformation de la vie sociale pour la libération de l'homme.


CONCLUSION

On constate une «désacralisation»

L'espérance du monde moderne qui repose sur une foi en l'homme, et en ses puissances technique, politique, et morale aboutit en fait à l'athéisme. Il y a une désacralisation sur toute la ligne :

désacralisation de la nature, désacralisation des structures sociales et politiques, désacralisation des autorités morales. Ni la nature, ni l'État, ni la conscience morale, ne sont le lieu d'une quelconque présence de DIEU ; ils sont le lieu de la puissance créatrice de l'homme.

Désacralisation donc, ou, si vous préférez, sécularisation : c'est le temps que nous vivons.


SURVIVANCE D'UN «SACRE» AMBIGU

Je pense qu'il n'est pas besoin d'une longue observation de notre monde pour constater que ce mouvement quasi-universel de désacralisation s'accompagne d'un mouvement non moins universel de «resacralisation». Que ne sacralise-t-on pas ? Même dans les régimes athées, on sacralise tout : la Science, le Progrès, les Partis politiques, et bien d'autres choses (avec majuscules) ou d'autres personnes. Quelques exemples :

* les foules viennent en pèlerinage au mausolée de LÉNINE ;

* on trouve dans une pochette de disques une prière à JOHNNY HOLLIDAY : «...nous croyons en toi comme au bonheur suprême,...tu es celui que nous adorons...»

* un chroniqueur parle du Salon de l'automobile comme d'une «manifestation religieuse profondément ritualisée», et remarque que le culte de la Voiture sacrée a ses fidèles et ses initiés.

* à propos de la moto, un journal grenoblois évoque le «sacerdoce du guidon» ;

* dans les comptes-rendus sportifs, on entend parler d'un coureur cycliste qui s'est «sacrifié» pour un autre, ou d'un concurrent qui, dans telle épreuve, «n'était pas en état de grâce».

Ainsi, le sacré n'est pas mort : il se porte très bien. Dans plusieurs secteurs de l'existence, le règne de la raison s'avère même impossible. Qu'il s'agisse de chance (loterie), d'amour, de réussite dans les affaires, on a recours aux horoscopes, aux voyants et voyantes, au spiritisme. Dans son univers soi-disant désacralisé, l'homme a toujours besoin de mythes et de rites :

* rite du «baptême républicain»

* rite de la poignée de mains (celle de SADATE à BEGHIN par exemple)
* rite de la flamme sous l'ARC DE TRIOMPHE

* rites du Carnaval ou du Réveillon

etc., etc.

Le sacré est partout. La tendance à sacraliser est une constante de l'humanité. Alors qu'est-ce que cela veut dire ?
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Le chrétien incomplètement converti est à cet égard un païen qui s'ignore. Il ne se prive pas de sacraliser : le chef, la propriété, la nature (quand il s'agit de montrer par exemple que l'inégalité sociale est conforme aux lois de la nature) ; les structures sociales, les structures ecclésiales, le personnage du Prêtre (assimilé à un Mage, chargé de la protection des classes sociales les plus favorisées), les rites et les pratiques (dans lesquels on ne voit que des gestes qui dispenseraient de la conversion du coeur) ; l'idolâtrie est une constante de la condition humaine.

Pour qu'il n'y ait plus d'idolâtrie, il faudrait qu'il n'y ait plus d'espérance ; ou alors, qu'il y ait vraiment la foi, laquelle est l'instrument suprême de désacralisation. Et voilà pourquoi nous disons chaque dimanche au GLORIA : «TU SOLUS DOMINUS».

Avant de passer à la BIBLE, qui désacralise, et afin de comprendre pourquoi la désacralisation opérée par la BIBLE sauve l'espérance humaine, je veux noter que le sacré, en lui-même, est essentiellement ambigu. Cette puissance que vous sacralisez, elle est à la fois bénéfique et maléfique, bienveillante et cruelle :

* le soleil éclaire et réchauffe, il peut aussi brûler les récoltes ;

* la pluie est bienfaisante, mais elle peut aussi causer des inondations, et la foudre tue ;

* les puissances de la nature provoquent santé et maladie (épidémies).

Votre DIEU, quel qu'il soit, peut tout le bien, mais aussi tout le mal. Il vous fascine, mais en même temps Il vous fait peur. Vous allez donc tenter de vous le concilier, de vous le rendre favorable. Qu'est-ce que vous allez faire ? Il y a un moyen, celui que vous indiquent les prêtres païens : les rites, les formules de prières, les pratiques dites «religieuses» pour «plaire» à DIEU, pour le disposer en votre faveur. C'est la magie, l'art de capter la puissance au profit de l'homme, l'art de neutraliser ce que la puissance a de dangereux, l'art de se préserver de la cruauté de l'idole. Quand cela ne réussit pas, on se demande : «Qu'ai-je bien pu faire à DIEU pour être ainsi traité ?» A ce niveau, les valeurs morales n'interviennent pas. On est en-dessous de la moralité. Il n'est pas question d'opter pour la Justice ou pour l'Amour.

Le sacré, à l'état brut, n'est ni moral, ni immoral : il est amoral. Quelque soit ma vie, que je sois juste ou injuste, que j'aime ou que je haïsse mes semblables, que je leur pardonne ou que ma rancune soit tenace, une seule chose importe : c'est que DIEU, la Puissance sacralisée, l'idole, soit Tout-puissant. Si la cause est sacrée, tous les moyens sont bons, y compris le mensonge. Selon la formule tristement humoristique :

«Depuis que le mensonge est au service de l'erreur, il est grand temps de le mettre au service de la vérité».

Et c'est ici que, pour sauver l'espérance de l'homme, nous voyons se dresser, huit siècles avant JÉSUS-CHRIST, les grands prophètes. Nous les écouterons, avant d'écouter JÉSUS-CHRIST lui-même, Sauveur de notre espérance.

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EUXIÈME PARTIE

ESPÉRANCE CHRÉTIENNE




Nous avons montré :

* qu'on espère, quand on croit pouvoir parvenir à ce qu'on cherche ;

* que l'espérance repose sur une puissance qui la garantit ;

* exemple =}=}=} la puissance de l'argent pour celui qui espère acheter une maison ;

* et que l'homme a tendance à absolutiser, à sacraliser, les puissances sur lesquelles il s'appuie ;

de telle sorte que notre civilisation, dont on dit qu'elle est désacralisée, est en réalité une civilisation où l'on resacralise, exemple : les vedettes de la chanson, l'automobile, la moto etc. 
Ainsi, rien n'est plus païen que le sacré. Dans une civilisation païenne le sacré foisonne.

Aujourd'hui, nous revenons à la BIBLE pour voir comment : les Prophètes d'abord, et ensuite JÉSUS-CHRIST, sont les grands éducateurs de la conscience, dans ce jeu constant de désacralisation et de resacralisation où les vieux Juifs ne cessent d'osciller.


I - LES PROPHÈTES, ÉDUCATEURS DE LA CONSCIENCE

Les Prophètes introduisent la foi comme principe de discernement : la foi permet de discerner parmi les puissances. Dans le foisonnement du sacré, les Prophètes discernent quelle est la puissance qui ne trompe pas l'espérance des hommes. Et, pour cela, ils critiquent les puissances auxquelles les hommes se fient dangereusement, avant tout : la puissance religieuse, et la puissance politique. L'oeuvre des Prophètes est une critique de la politique et de la religion.


ESPÉRANCE ET BIBLE

A) CRITIQUE DE LA RELIGION, OU PLUTÔT DE LA CONCEPTION RELIGIEUSE DE LA PUISSANCE

11 Que m'importe la multitude de vos sacrifices ? dit d'ISAÏE. Je suis rassasié des holocaustes de béliers, et de la graisse des veaux ; je ne prends point plaisir au sang des taureaux, des brebis et des boucs.
12 Quand vous venez vous présenter devant ma face, qui vous a demandé de fouler mes parvis ?
13 Ne continuez pas de m'apporter de vaines oblations ; l'encens m'est en abomination ; quant aux nouvelles lunes, aux sabbats et aux convocations, je ne puis voir ensemble le crime et l'assemblée solennelle.
14 Mon âme hait vos nouvelles lunes et vos fêtes ; elles me sont à charge, je suis las de les supporter.
15 Quand vous étendez vos mains, je voile mes yeux devant vous ; quand vous multipliez les prières, je n'écoute pas : Vos mains sont pleines de sang.
16 Lavez-vous, purifiez-vous ; Otez la malice de vos actions de devant mes yeux ; cessez de mal faire,
17 apprenez à bien faire; recherchez la justice, redressez l'oppresseur, faites droit à l'orphelin, défendez la veuve. ISAÏE 1,11/17

Cela veut dire : vous avez de la religion, mais vous n'avez pas la foi (or, la religion sans la foi ne peut être que de la magie) ; vous cherchez par vos prières et vos sacrifices (gestes religieux) à vous rendre favorable ma puissance ; vous perdez votre temps, car vous vous trompez sur mon identité : je ne suis pas celui que vous croyez.
Et YAHWEH continue :

Extrait du Livre d'ISAIE - texte postérieur de 300 ans au précédent :

3 «Que nous sert de jeûner, si vous ne le voyez pas, d'humilier notre âme, si vous n'y prenez pas garde ? Au jour de votre jeûne, vous faites vos affaires et vous pressez au travail tous vos mercenaires.
4 Voici, c'est en vous disputant et vous querellant que vous jeûnez ; jusqu'à frapper du poing méchamment ! Vous ne jeûnez pas en ce jour, de manière à faire écouter votre voix en haut.
5 Est-ce à un jeûne pareil que je prends plaisir ? Est-ce là un jour où l'homme humilie son âme ? Courber la tête comme un jonc, se coucher sur le sac et la cendre est-ce là ce que tu appelles un jeûne, un jour agréable à YAHWEh ?
6 Le jeûne que je choisis ne consiste-t-il pas en ceci : détacher les chaînes injustes, délier les noeuds du joug, renvoyer libres les opprimés, briser toute espèce de joug ?
7 Ne consiste-t-il pas à rompre ton pain à celui qui a faim, à recueillir chez toi les malheureux sans asile ; si tu vois un homme nu, à le couvrir, à ne point te détourner de ta propre chair ?
...» ISAÏE 58,3/7

Voilà donc dénoncée avec vigueur la religion qui n'est pas une conversion du coeur, c'est-à-dire de la conscience. Le vrai sacré est au niveau de la conscience et de la liberté. La seule puissance qui garantit l'espérance de l'homme, disent les Prophètes, est en elle-même volonté de justice. Dieu ne peut écouter la prière de l'homme que si celui-ci pratique la justice.

2 Tiens-toi à la porte de la maison de JÉHOVAH, et là prononce cette parole et dis : Écoutez la parole de JÉHOVAH, vous tous, hommes de Juda, Qui entrez par ces portes pour adorer JÉHOVAH.
3 Ainsi parle JÉHOVAH des armées, le DIEU d'Israël : Réformez vos voies et vos œuvres, Et je vous ferai habiter dans ce lieu.
4 Ne vous fiez pas aux paroles de mensonge de ceux qui disent : «C'est ici le temple de JÉHOVAH, Le temple de JÉHOVAH, Le temple de JÉHOVAH !»
5 Mais si vous réformez vos voies et vos œuvres, Si vous jugez justement entre un homme et son prochain ;
6 Si vous n'opprimez pas l'étranger, L'orphelin et la veuve, Si vous ne répandez pas en ce lieu le sang innocent, Et si vous n'allez pas après d'autres dieux pour votre malheur :
7 Alors je vous ferai habiter dans ce lieu ; Au pays que j'ai donné à vos pères, d'âge en âge.
8 Mais vous vous fiez à des paroles de mensonge, Qui ne vous servent de rien.
9 Quoi ! voler, tuer, commettre l'adultère, Jurer faussement, encenser BAAL Et aller après d'autres dieux que, vous ne connaissez pas !
10 Et vous venez, vous vous présentez devant moi Dans cette maison sur laquelle mon nom est invoqué, Et vous dites : «Nous échapperons !» Et c'est afin de commettre toutes ces abominations!
11 Est-ce donc à vos yeux une caverne de brigands, Que cette maison sur laquelle mon nom est invoqué? Moi aussi, je l'ai vu, dit JÉHOVAH...» JÉRÉMIE 7,2/11

Cela veut dire : le Temple ne protège pas celui qui vit dans l'injustice.


B) CRITIQUE DE LA POLITIQUE, OU PLUTÔT DES IDOLES POLITIQUES

Le chef a toujours tendance à se faire passer pour DIEU, et à exiger l'obéissance. La puissance politique a toujours tendance à se faire passer pour DIEU. Contre ces puissances sacralisées qui asservissent les hommes, les Prophètes «rugissent» (cf. Livre d'AMOS, 1, 2 et sq).

Remarquez que la désacralisation des pouvoirs politiques a conduit les premiers chrétiens au martyre. L'empereur romain portait le titre de «kurios» =}=}=} seigneur, qu'on retrouve aujourd'hui dans «KYRIE» ; les fonctionnaires devaient saluer l'empereur de ce titre ; mais les chrétiens avaient aussi choisi ce même nom pour le DIEU VIVANT, et ils refusaient de l'attribuer à l'empereur : «tu solus Dominus».

A ce mot «SEIGNEUR», les chrétiens ne donnent pas un sens de domination, mais un sens de libération. La foi des premiers chrétiens se résume au CHRIST RESSUSCITÉ. Il est la seule puissance qui nous fasse vivre, qui nous donne d'espérer. Toute autre puissance qui se présente comme une puissance de salut est une idole. L'empereur n'est pas un véritable «kurios».

Le refus de l'idolâtrie politique est un chapitre essentiel de l'histoire des premiers siècles chrétiens.

Comment les Prophètes conçoivent la libération de l'homme
Il y a une convergence, sinon une similitude, entre le projet (ou l'intention) des Prophètes et le projet des philosophes. Le projet des philosophes est d'user sainement de la raison pour libérer l'homme des motivations instinctives et des élans passionnels. En lui-même, ce projet est une saine critique du sacré, une volonté de sauver l'homme des ravages du sacré.

Le projet commun des Prophètes et des philosophes est de désaliéner l'homme, en repoussant une quête de DIEU qui ne serait pas une Démarche de la raison et de la liberté.

Il est vrai que les philosophes penchent souvent du côté de l'athéisme. En voulant «épurer» la religion, on risque de «jeter le bébé avec l'eau du bain»

«Au lieu d'éprouver les dieux pour retenir celui dont les titres sont authentiques, les philosophes les fauchent tous» PÈRE DE LUBAC

L'homme se libère de la superstition par l'athéisme, en attendant de retomber dans la superstition. - Il n'en est pas moins vrai que la critique des philosophes a quelque chose de positif ; et elle recoupe la critique des Prophètes.

«L'athéisme est manque de force d'esprit, mais jusqu'à un certain degré seulement» PASCAL
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Les Prophètes ont été les athées de leur temps : contre tous les faux visages du seul vrai DIEU, qui est volonté de justice. Les Prophètes se sont dressés contre toute religion qui s'accommode de l'injustice et du mensonge. Les Prophètes, comme les philosophes, sont les champions de la conscience et de la raison, - mais c'est au nom du DIEU VIVANT qu'ils se battent pour la conscience et pour la raison.

Au yeux des Prophètes, c'est la foi au DIEU VIVANT qui libère du sacré. C'est la foi qui permet de reconnaître, en esprit et en vérité, quelle est la puissance vainement cherchée à tous les étages de l'univers. Je vous propose une phrase-clé qui résume la prédication des Prophètes :
«C'est parce que la foi révèle la véritable nature de la toute-puissance qu'elle sauve la vérité de l'espérance».

Il faut que nous sachions la nature de la Toute-Puissance de DIEU pour que notre espérance soit sauvée. S'il s'agit de la puissance du grand patron, il n'y a pas d'espérance. Il faut que la puissance de DIEU soit une puissance de libération. C'est au nom d'une telle puissance que les Prophètes jettent bas les idoles de toute nature, avec les qualificatifs les plus crus : fumier, excrément, etc.., car, pour eux, ces idoles sont du néant, du mensonge.


C) CE QUE NOUS APPRENNENT LES PROPHÈTES : 3 CONVERSIONS NÉCESSAIRES

Tout dieu qui n'est pas, en lui-même, volonté de justice est une idole.

Faisons notre examen de conscience : nous sommes tous, de quelque manière des idolâtres. Le philosophe est bien inspiré quand il suspecte une relation avec DIEU qui négligerait la conscience, et la valeur de la conscience.

Le philosophe est bien inspiré quand il exige le respect de la conscience contre les entreprises sectaires et déloyales, qui sont inévitables quand il y a confusion entre le sacré et la foi. Mais à la différence du philosophe, le Prophète purifie le sacré sans le détruire, il réconcilie le sacré avec la raison et avec la conscience.

Si la foi en une Toute-Puissance est affirmée par une conscience qui est soucieuse de justice et de fraternité, alors le sacré n'est plus aliénant ; au contraire, seule la foi en cette Puissance absolue que nous appelons Dieu empêchera l'homme de prendre d'autres puissances puissance pour des absolus. Rien n'est absolu, hormis Dieu seul.

Mais quel DIEU ?


LE DIEU DES PROPHÈTES ET DE JÉSUS-CHRIST

Que vaudrait une espérance humaine qui ne serait pas une espérance de justice ? - Elle serait tristement individualiste ; elle n'aurait rien à voir avec la vertu théologale d'Espérance. Comme nous l'avons dit, toute désacralisation s'accompagne d'une resacralisation (argent, sexe, vedettes, voitures, parti, etc..) : cela veut dire que, sans la foi, l'homme est incapable d'aller jusqu'au bout dans la critique du sacré. DIEU, volonté de Puissance et d'Amour est la seule Puissance sur laquelle l'homme puisse s'appuyer pour espérer ; et cela suppose que l'on sache qu'elle est la véritable nature de l'Espérance, et quelle est la véritable nature de la TOUTE-PUISSANCE DE DIEU.

L'homme persiste à mettre son espérance dans des puissances incapables de le libérer totalement. Pour accueillir la Puissance véritable que nous appelons DIEU, il faut une triple conversion :

CONVERSION DE LA CONSCIENCE :

passer de l'attitude magique, conservatrice, et captative, du sacré, à l'attitude spirituelle, oblative, et désintéressée de l'Amour. Pour échapper aux confusions du sacré, il faut que la foi assume toutes les exigences d'une morale authentique. Ces exigences, le CHRIST l'a dit dans l'Évangile, sont : la justice, la miséricorde, la droiture MATTHIEU 23,23


CONVERSION DANS L'IDÉE QU'ON SE FAIT DE LA PUISSANCE, DE LA TOUTE-PUISSANCE :

DIEU n'est tout-puissant qu'à aimer. DIEU ne peut que ce que peut l'Amour. Nous disons : je crois en DIEU, le Père tout-puissant : or une puissance de paternité ne domine pas, ne détruit pas.


CONVERSION DANS L'IDÉE QU'ON SE FAIT DE NOS PUISSANCES HUMAINES :

techniques, politiques et morales : il n'est pas question de déprécier ces puissances humaines ; mais il faut les mettre au service de la justice et de la fraternité, ce qui ne va pas du tout de soi, ce qui ne se fait pas automatiquement.


II - JÉSUS-CHRIST, ÉDUCATEUR DE LA CONSCIENCE

Les prophètes, dans leur langage vigoureux, ont mis le doigt sur les plaies. Ils annoncent le CHRIST. JÉSUS-CHRIST va prolonger et achever la critique commencée par les Prophètes. Il révèle que la véritable Puissance est une PRÉSENCE, présence d'un Amour dont l'énergie (=}=}=} l'ESPRIT-SAINT) est capable d'exaucer le voeu de l'espérance en transformant l'humanité entière, en la libérant pleinement.


A) LE CHRIST DÉSACRALISE

Comme les Prophètes, le CHRIST désacralise. D'un bout à l'autre, le CHRIST désacralise. Relisons l'Évangile :

* les Pharisiens avaient sacralisé la Loi de MOÏSE. Le Christ dit : NON, DIEU est plus grand que la Loi, la Loi n'est pas DIEU. Désacralisation de la Loi.

* les Pharisiens avaient sacralisé le SABBAT. Le CHRIST dit : NON, le SABBAT est pour l'homme et non pas l'homme pour le SABBAT. Désacralisation du SABBAT.

* les Pharisiens avaient sacralisé la circoncision. Le CHRIST dit : NON, la circoncision n'est qu'un signe, c'est le coeur qui doit être circoncis. Désacralisation de la circoncision.

* le CHRIST a désacralisé aussi l'Autorité. L'autorité supérieure à la liberté c'est le paganisme même. A une telle autorité, le CHRIST dit : NON. Pour lui, l'autorité est un service : celui qui veut être le plus grand qu'il se fasse le plus petit. Désacralisation de l'autorité.

* le CHRIST désacralise la richesse, puissance de malheur

«Malheur à vous les riches, car vous avez votre consolation et vous n'espérez plus rien, vous n'êtes plus des vivants» LUC 6,24

(on ne vit que si on espère).

* le CHRIST désacralise toutes les Puissances, pour libérer le dynamisme de l'espérance.


B) LE CHRIST VIT À PLEIN L'ESPÉRANCE DE SON PEUPLE

Il faut faire un peu d'histoire pour voir comment le CHRIST a vécu l'espérance de son peuple. C'est une question que nous, chrétiens, nous devrions nous poser : vivons-nous dans l'espérance de nos contemporains ? Autrement, nous ne sommes plus avec eux, car on ne peut plus parler de charité.

JÉSUS a vécu à plein la solidarité avec son peuple. Il est un homme, il est issu du peuple juif. Il connaît l'histoire de son peuple. Il assume cette histoire (qui est une espérance). Si, du haut de sa divinité, le CHRIST «survolait» l'espérance de ses contemporains, pourrions- nous dire qu'il est un homme ?

Pour les Juifs, DIEU est Celui qui les a fait sortir de la servitude d'Egypte. JÉSUS sait par coeur les textes de la littérature juive où DIEU ne cesse de répéter :

«Je suis ton DIEU qui t'a arraché à la servitude» EXODE 20,2

Cela est capital. JÉSUS croit donc, et fermement, que la connaissance de DIEU est liée à la dignité de l'homme, puisque le DIEU que connaissent les Juifs est Celui qui leur a rendu leur dignité, qui les a fait passer de l'esclavage à la liberté : c'est un DIEU qui est garant de la dignité de l'homme.

Nous, chrétiens, nous avons beaucoup de peine à entrer dans l'espérance terrestre de nos contemporains ; nous avons tendance à dédoubler l'homme : d'une part ses espoirs temporels ; d'autre part un DIEU dans l'au-delà, un DIEU qui surplombe, un DIEU abstrait dans un arrière-monde. Or, JÉSUS est tout le contraire d'un DIEU qui surplombe.

L'INCARNATION c'est tout le contraire d'un surplomb. Un DIEU qui, tout en s'incarnant, surplomberait le monde, ce serait de la tricherie. JÉSUS ne triche pas. Il sait que l'espoir de restaurer le Royaume d'Israël est toujours vivant. Il voit la Palestine occupée par les Romains. Il ne s'étonne pas d'entendre dire autour de lui qu'on espère bien être libéré un jour de cette occupation. En même temps, il constate que les préoccupations de ses compatriotes sont toutes politiques. Remarquons qu'au XX° siècle nous constatons de la même façon que l'espérance de transformation de la société s'appuie sur les puissances de la technique, de la science, de la politique.

JÉSUS voit que l'espérance juive de libération s'appuie sur des idéologies :

* celle des «Zélotes» prêts à prendre le maquis et à faire la guérilla ;

* celle des «Esséniens», considérés comme les purs ;

* celle des «Sadducéens», aristocrates facilement complices du pouvoir ;

et bien d'autres encore.... Comme toutes les idéologies, celles-ci bloquent la véritable espérance.


C) LE CHRIST CHERCHE À FAIRE DÉCOUVRIR AUX HOMMES LE VÉRITABLE CONTENU DE LEUR ESPÉRANCE DE LIBÉRATION

Alors, JÉSUS entreprend d'éduquer la conscience de ses contemporains pour leur faire découvrir le contenu véritable des espérances de libération. Il ne leur dit pas : «Que cherchez-vous ?», mais :

«QUI cherchez-vous ?» JEAN 18,4

Pour les amener à découvrir qu'ils cherchent quelqu'un, et pas seulement quelque chose, et que la véritable puissance de libération n'est pas une idéologie, mais DIEU.

Mais pour rencontrer DIEU qui libère, il faut sortir de l'attitude magique et captative, il faut entrer dans la gratuité de l'Amour.

C'est difficile d'éduquer les hommes, de les amener à découvrir le véritable contenu de leur espérance de libération ; ça ne se fait pas en un tour de main. Quand après la multiplication des pains, JÉSUS apparaît comme quelqu'un qui serait un bon ministre du ravitaillement, la foule lui propose d'être le représentant patenté de l'idéologie politique : JÉSUS refuse. Il refuse d'être la puissance sacralisée qui dispenserait de la conversion profonde du coeur. Et il se retire seul sur la montagne.

Ce n'est que plus tard que les Apôtres accepteront de se laisser critiquer par le CHRIST. Et PIERRE dira :

«Nous ne voulons pas te quitter, car à Qui irions nous ?» JEAN 6,68

Un apôtre s'est cabré. Il a dit non à l'exigence de transformation de lui-même. Il est resté fixé sur l'idéologie du profit. Et pourtant JÉSUS lui avait dit que, de toutes les idéologies, c'est bien celle du profit qui se retourne le plus facilement contre l'homme : on ne peut pas servir à la fois DIEU et MAMMON.


D) CONCLUSION DE L'ÉVANGILE

En conclusion (et en résumé) de l'Évangile, on peut dire que :
DIEU EST AMOUR, PRÉSENCE, ET LIBERTÉ et ces trois mots doivent être étroitement liés, car :

* c'est la présence de l'Amour qui rend libre ;

* si l'amour ne rend pas libre, c'est qu'il n'est pas l'Amour : je ne peux pas vous aimer et vous laisser esclave ;

* si l'Amour n'est pas une présence, c'est qu'il n'est pas l'Amour.
Donc : présence réelle et totale d'un Amour sans limites qui rend libre absolument, tel est l'Évangile. 
 

III - COMMENTAIRES

Faisons le point de notre réflexion :


PREMIÈRE ÉTAPE : LES PROPHÈTES

* La puissance est volonté de justice

* Il n'est pas question de connaître DIEU si on ne se convertit pas.

* Se convertir c'est cesser d'exploiter l'homme, participer à son espérance de libération.

* La connaissance de DIEU est liée à l'action libératrice.


DEUXIÈME ÉTAPE : JÉSUS-CHRIST :

* DIEU est Amour. C'est l'Amour qui est la véritable puissance, celle qui suscite ou qui crée la véritable liberté.

* Un être isolé ne peut pas vivre ; il lui est indispensable d'être reconnu par d'autres, par les autres.

* DIEU n'est pas le Tout-Puissant, mais «la Toute-Puissance de l'Amour» et l'Amour n'est puissant qu'à rendre libre.

Nous pouvons alors mieux comprendre le drame spirituel de notre temps : crise du monde et crise de l'Église.


A) AU SUJET DU CONFLIT ENTRE PUISSANCES HUMAINES ET PUISSANCE DE DIEU

La formidable avancée des puissances humaines, qui permet tous les espoirs pour beaucoup de nos contemporains, est-elle opposée à la puissance qui vient de DIEU ? La puissance de l'homme s'oppose-t-elle à la puissance de DIEU ? La puissance qui vient de DIEU détruit-elle les énergies qui montent de l'homme ?

Pour beaucoup de nos contemporains, l'espérance du monde moderne s'appuie sur une foi en l'homme qui est athée : la puissance de l'homme a remplacé la puissance de DIEU. On nous dit qu'il faut choisir. Or, précisément, il ne faut pas choisir : DIEU et l'homme sont UN en JÉSUS-CHRIST.

Être chrétien c'est accepter de ne connaître DIEU que par le CHRIST. Le CHRISt nous arrache à l'impasse, à l'impasse du monde où la puissance de DIEU serait faite de la destruction des puissances des hommes.


B) AU SUJET DE LA PARTICIPATION À LA CRÉATION D'UN MONDE PLUS HUMAIN

DIEU nous crée créateurs. Il nous dit : «Dominez la terre». Pour dominer la terre, pour créer un monde vraiment humain, pour «faire l'homme», DIEU nous donne le pouvoir. L'homme ne construira pas le monde avec d'autres puissances que les siennes (techniques, politiques, morales). Seulement, nos moyens humains doivent être critiqués, c'est-à-dire discernés.

Ce n'est pas automatiquement que les puissances de l'homme se mettent au service de la justice et de la liberté. Si elles ne sont ni critiquées ni discernées, les puissances de l'homme se mettent au service de l'injustice.
EXEMPLES : course aux armements, conditions de travail inhumaines, etc. En fait, les puissances humaines sont inhumaines : alors l'espérance est frustrée.

Quand je dis que je suis chrétien, je dis exactement ceci : c'est l'Évangile qui me donne les critères de discernement pour juger si l'usage que l'on fait des puissances de l'homme va, ou non, dans le sens d'un monde plus humain.


C) AU SUJET DU RÔLE DE LA CONSCIENCE

Si vous me dites : «Votre conscience ne nous suffit donc pas ?», je me garderai bien d'avoir raison contre vous. Je m'abstiendrai de vous dire que vous êtes un chrétien qui s'ignore. Je vous dirai plutôt : «Oui, la conscience suffit, l'espérance humaine se suffit à elle-même, l'amour des autres est une raison suffisante de vivre et de mourir (et en disant cela, je suis fidèle à l'Évangile) ; seulement je crois -c'est ma foi- que cette exigence de ma conscience est un don de DIEU».

Qu'est-ce que DIEU donne ? Des tâches à accomplir. jamais du tout-fait. La grâce n'est pas une liqueur dans un vase. Pour moi, qui crois que l'exigence de ma conscience est un don de DIEU, l'obéissance à la conscience c'est l'amour de quelqu'un qui m'aime. C'est cela qui est au coeur de toute espérance. Le CHRIST me révèle donc la profondeur de mon espérance.


D) AU SUJET DE LA SOURCE DE L'ESPÉRANCE

La question revient finalement à ceci : «Quelle est la source de l'espérance humaine ? Nous croyons que c'est DIEU-CRÉATEUR.

En nous créant, DIEU crée notre espérance. La liberté totale c'est la participation à la liberté de DIEU. DIEU est parfaitement libre parce qu'Il est Amour. Notre espérance c'est l'espérance de l'Amour.
Vivre et aimer c'est exactement la même chose. Et c'est ce que nous appelons la vie éternelle : avant la vie future, elle comprend d'abord la vie présente (ce qui est futur c'est la plénitude de cette vie).

«Ce que nous serons n'a pas encore été manifesté, mais nous savons que, lors de cette manifestation, nous serons semblables à DIEU, parce que nous le verrons tel qu'Il est» I JEAN 3,2

Cette vie est une vie où on fait la vérité. Le vrai c'est le réel. Le réel est en genèse. DIEU n'a pas crée au passé : Il crée. Et Il ne crée pas sans nous. Il nous donne de pouvoir créer. Il est l'énergie de nos énergies, l'initiative de nos initiatives. Donc notre tâche est un don de Lui. Et notre tâche est toujours de «faire l'homme», de travailler à ce que l'homme soit plus homme, à ce que le monde soit plus humain.


CONCLUSION

Faites l'homme, et vous connaîtrez DIEU.
Faire la vérité c'est donc transformer le monde.

«Celui qui fait la vérité vient à la lumière» dit l'Évangile JEAN, 3,21

Cela veut dire : la connaissance de DIEU est liée à la genèse de l'homme. Cela nous libère enfin de toutes ces oppositions factices entre ceux qui donnent trop à l'homme et ceux qui donnent trop à Dieu.

Que vous soyez père ou mère de famille, militant syndicaliste ou politique, étudiant, patron, ouvrier, paysan, commerçant : FAITES L'HOMME ET VOUS CONNAÎTREZ DIEU. Connaître, c'est vivre avec ; connaître Dieu, c'est vivre avec Dieu dans le présent, et c'est cela cette vie éternelle à laquelle SAINT JEAN nous convie.


Remarque :

Même s'il y a : d'une part de multiples formes d'espoirs, et d'autre part une forme unique d'espérance, l'exposé que je viens de faire vous aidera à comprendre pourquoi la distinction entre espoirs terrestres et espérance de la vie éternelle ne doit pas, à mon avis, être trop absolue. L'espérance qui est au coeur de l'homme, nous ne pouvons la rejoindre, en effet, qu'à travers les espoirs humains. C'est en faisant l'homme que je connais Dieu.


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NNEXE

QUESTIONS POSÉES A L'ISSUE DES CONFÉRENCES


PREMIÈRE QUESTION


Si l'espérance ne peut être que collective, l'espérance individuelle est-elle un leurre ?

RÉPONSE :

L'espérance chrétienne (dont je ne vous ai pas encore parlé) est à la fois personnelle et collective. Un chrétien doit prier pour le monde entier, pour tous les hommes, car, s'il croit à l'éventualité de l'ENFER, il ne croit pas nécessairement à la réalité des damnes (cf.conférence du 18/02/1977). On ne prierait pas si on n'espérait pas. Mais on voit mal comment on pourrait espérer seulement pour soi, un changement de vie. N'opposons pas trop l'individu à la collectivité.


DEUXIÈME QUESTION

Même chez les grands théologiens, la foi tient à peu de choses. Comment des gens aussi éclairés peuvent-ils orienter toute leur vie à partir de preuves aussi minces ?

RÉPONSE :

La foi des hommes dans leur puissance technique, politique, et morale, les conduit à l'athéisme. Alors, il faut se poser la question : «Est-ce que les puissances sur lesquelles l'homme compte pour orienter sa vie conduisent nécessairement à l'athéisme ? La foi seule permet de critiquer, sans les détruire, ces puissances sur lesquelles l'homme s'appuie. Mais, pour que lesdites puissances ne conduisent pas à l'athéisme, il faut que le christianisme apparaissent autre qu'il n'est. Une mutation profonde est nécessaire : non pas pour changer, mais pour retrouver le christianisme.


TROISIÈME QUESTION

Pouvez-vous expliciter davantage la différence entre «sacré» et «magique», entre «prêtre» et «magicien» ?

RÉPONSE :

La «magie» c'est la religion séparée des valeurs morales. Le «sacré» dont j'ai parlé, celui qui n'a rien à voir avec la justice et la fraternité, c'est l'effort de l'homme visant à se concilier la Puissance, à se la rendre favorable. Le prêtre dont j'ai parlé c'est celui qui ne se soucierait pas des valeurs morales, et qui dirait simplement «faites une neuvaine» sans rappeler en même temps le devoir de pardonner. Ne disons pas de mal de la prière et des rites. Mais la tentation du prêtre païen c'est d'être l'auxiliaire du «pouvoir», d'un pouvoir qui commande au nom d'une «loi», alors qu'on doit commander au nom de la conscience. Le prêtre païen s'oppose au prophète à la façon du prêtre de BÉTHEL disant au prophète 
AMOS : 

«Va-t-en prêcher ailleurs»
 
La valeur du clergé contemporain tient précisément à ce que ses membres sont prophètes en même temps que prêtres. La dissociation du prophétisme et du sacerdoce est impossible aujourd'hui.


QUATRIÈME QUESTION

Lors d'un récent débat télévisé, sur «La vie après la vie», un prêtre a dit : «L'homme n'est pas composé d'une âme et d'un corps. C'est un corps animé». Qu'en pensez-vous ?

RÉPONSE :

C'est vrai. Reportez-vous à l'ouvrage de l'ABBÉ MOUROUX (un Dijonnais) intitulé : «Le sens chrétien de l'homme». La mort n'est pas la séparation de l'âme et du corps. La croyance à l'immortalité de l'âme vient de PLATON. Le christianisme enseigne la restructuration de l'homme total, il n'enseigne pas l'immortalité de l'âme.


CINQUIÈME QUESTION

Comment faire comprendre à des enfants ce que c'est que l'espérance ?

RÉPONSE :

En résumant ma conférence. En partant de l'espérance des hommes, et en posant la question : «Est-ce que cela suffit à l'homme ?» Ne donnez pas l'impression que le christianisme se désintéresse de la vie d'ici-bas, et qu'il ne s'intéresse qu'à la vie éternelle. Cela ne veut pas dire cependant qu'il ne faut pas parler de la vie future.


SIXIÈME QUESTION

La fierté que l'homme tire de ses performances techniques n'est-elle pas un obstacle à la recherche des preuves de l'existence de DIEU ?

RÉPONSE :

Il n'y a pas à proprement parler de «preuves» de l'existence de DIEU. La foi est libre et raisonnable, mais sans raison contraignante : si la foi était obligatoire, l'homme le plus intelligent serait le plus croyant. Plutôt que de preuves, je préfère parler de «chemin rationnel vers Dieu». je pense qu'il est raisonnable de croire, que c'est le plus raisonnable, mais ce n'est pas contraignant.

Le mot «preuve» du reste est ambigu : il n'a pas le même sens pour le physicien que pour le mathématicien. Je vous montrerai une prochaine fois comment l'homme peut faire confiance aux puissances scientifique, politique, et morale, sans être conduit à l'athéisme. Mais je ne vous cache pas que je redoute, pour ma part, un enseignement trop purement technique : le technicien perd souvent le sens du mystère. L'humanisme gréco-latin, le sens poétique, lui font défaut. Il confond parfois les mystères avec les inconnues de la nature (qui ne resteront pas toujours inconnues).


SEPTIÈME QUESTION

7°) La désacralisation de certaines valeurs profondes n'est-elle pas à l'origine du désarroi des jeunes ?

RÉPONSE :

Ce désarroi n'est pas un refus de recherche. C'est, de la part des jeunes, une tendance à chercher ailleurs, en dehors de leur milieu. Ils ne sont pas contre la tradition, mais contre la civilisation occidentalo-bourgeoise, qui les déçoit profondément. Mes conférences ont pour but d'amener les adultes à ne pas dire aux jeunes des choses qui peuvent les éloigner de la foi.


HUITIÈME QUESTION

L'idée du père étant devenue un symbole de domination, l'homme d'aujourd'hui est-il encore capable de faire une différence entre les deux notions de «DIEU TOUT-PUISSANT» et de «DIEU PÈRE TOUT-PUISSANT» ?

RÉPONSE :

Certes, il faut manier avec prudence l'idée de paternité. Mais on ne peut parler de rien sans précaution : si je vous disais que je crois à «l'Amour Tout-Puissant» vous me demanderiez : «quel Amour ?» - Le Père, qui est DIEU, et qui n'est que Père, est au-delà de toutes les critiques que la psychanalyse peut faire à l'idée de paternité.


NEUVIÈME QUESTION

Puisque tous les deux «font l'homme», on voit mal la différence entre l'espérance du chrétien et l'espérance du marxiste. Du reste, quand le chrétien en faisant l'homme, croit faire DIEU, n'est-ce pas l'homme qu'il fait en réalité ?

RÉPONSE :

Les espoirs humains et l'espérance chrétienne ne doivent pas être trop dissociés. Attention pourtant à éviter l'ambiguïté ! Le marxiste ne va pas jusqu'au fond de l'homme. Pour le chrétien, éduquer l'homme c'est le conduire à ce point de profondeur où il découvre le contenu véritable de son espérance de libération. C'est le dépassement de toute liberté terrestre. Le fond de l'homme appelle un au-delà de lui-même. Il y a dans l'homme quelque chose qui dépasse l'homme. Son espérance dépasse l'espérance terrestre. A ce niveau l'idée chrétienne de l'homme diffère de l'idée marxiste de l'homme. - Ce qui n'exclut pas, bien sûr, que chrétien et marxiste collaborent pour faire l'homme.

DIXIÈME QUESTION

Vous dites qu'il faut se référer à l'Évangile. Ou cela commence-t-il ? Ou cela finit-il ?

RÉPONSE :

L'Évangile ne vous dira jamais ce qu'il faut faire. La lumière qui descend de l'Évangile doit être combinée avec la lumière qui monte de la situation dans laquelle vous êtes. Et vous prenez librement votre décision. Cela vous explique pourquoi il peut y avoir pluralisme, notamment dans le domaine politique. L'Évangile vous dit simplement : justice, fraternité, liberté. Ecoutez-le bien, mais analysez aussi soigneusement les espoirs et l'espérance des hommes.


ONZIÈME QUESTION

Au lieu de nourrir l'espérance, les espoirs humains n'ont-ils pas tendance plutôt à l'étouffer ?

RÉPONSE :

Il ne s'agit pas de répudier les puissances humaines. Il faut les convertir, et pour les convertir il faut les critiquer. Quand je dis que je suis chrétien, cela veut dire que c'est l'Évangile qui me donnent les critères de discernement pour juger si les espoirs humains ouvrent ou non à l'espérance.

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