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vendredi 3 juin 2011

MAL ET SOUFFRANCE FRANCOIS VARILLON





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«MAL ET SOUFFRANCE»

Notes prises par un auditeur lors d'une Conférence donnée par le Père FRANÇOIS VARILLON (S.J) théologien, à la cathédrale Sainte Bénigne de Dijon le vendredi 15 mars 1974

REMIÈRE PARTIE

ARGUMENTS DES PLAIDEURS QUI VEULENT INNOCENTER DIEU

En examinant ces arguments nous allons constater l’impossibilité (pour la raison humaine et pour la philosophie) de «justifier» DIEU toute tentative d’explication du Mal et de la Souffrance est vouée à l’échec.
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PREMIER TYPE D'ARGUMENTS

LE MAL S'INTÈGRERAIT DANS UN ENSEMBLE PLUS VASTE, DANS UN PLAN, OU IL JOUERAIT LE RÔLE DE MOYEN OU DE CONDITION NÉCESSAIRE POUR ATTEINDRE UN PLUS GRAND BIEN


1. LE MAL ASSIMILÉ AUX OMBRES DU TABLEAU

Il y a là une vision esthétique des choses, un peu comme dans un tableau de REMBRANDT où les ombres sont nécessaires à l’harmonie de l’ensemble.

Quand on songe que cet argument est présenté par de grands génies comme Saint AUGUSTIN, Saint THOMAS D'AQUIN, DESCARTES,…on est un peu surpris. Dans cette optique, telle chose qui pourrait isolément paraître très imparfaite devient parfaite quand on la considère comme partie de l’univers : l’existence de JUDAS, par exemple, a sa place dans la perfection du monde.


2. LE MAL ASSIMILÉ A UNE CRISE DE CROISSANCE

D’un point de vue qui rejoint le précédent, on peut envisager le Mal comme un moment nécessaire dans l’évolution du progrès : la Souffrance c’est une crise de croissance, la Guerre, c’est l’enfantement de l’Histoire. Et le sacrifice des générations présentes serait ainsi nécessaire pour que les générations futures puissent accéder à un plus grand bonheur.

OBSERVATION

Le chrétien doit refuser tout net ce genre de plaidoiries. Il doit se placer au point de vue de l’individu qui souffre. La génération présente ne saurait être considérée comme un moyen pour le bonheur des générations futures. C’est la personne humaine qui intéresse le chrétien.

En se référant à
DOSTOIEVSKY, les plus grandes merveilles de l’univers valent-elles «une seule larme d’un seul enfant» ? Pour DIEU, chaque instant du temps compte autant que les époques futures. Les richesses de l’avenir, les progrès de l’avenir, ne peuvent pas justifier le mal présent.


3. LE MAL ASSIMILE A UN AVERTISSEMENT OU A UNE MISE A L'ÉPREUVE

On vous dit également que la souffrance est un avertissement utile. Cela ne signifie pas grand chose : pourquoi faudrait-il que le signal soit douloureux ? Quand on parle d’épreuve «purifiante» (et cela peut s’entendre dans un contexte de foi) il faut se garder de l’idée que DIEU emploierait la Souffrance pour mettre à l’épreuve ses créatures, à la formule «DIEU éprouve ceux qu’Il aime» on risque en effet de se voir rétorquer : «Je voudrais quand même être un peu moins aimé»


4. LE MAL TOLÉRÉ MAIS NON VOULU PAR DIEU

De même, est très superficielle la distinction entre ce que DIEU veut et ce que DIEU permet. Permettre suppose une volonté. Et cela pose aussitôt un autre problème : celui de la «Toute-Puissance» de DIEU. Nous en avons déjà parlé : DIEU ne peut pas tout, Il ne peut pas détruire, Il ne peut pas fabriquer, Il ne peut que ce que peut l’Amour.


CONCLUSION

Dans tout cela il y a une audace inadmissible à vouloir déchiffrer la finalité de Dieu en ce qui concerne le Mal. Et, sur ce premier type d’arguments tendant à faire du Mal un «moyen» dans un ensemble plus vaste. Je conclurais volontiers en disant :

Une conscience humaine qui refuse le Mal est supérieure à un DIEU qui le tolère.
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DEUXIÈME TYPE D'ARGUMENTS


LE MAL SERAIT UNE PUNITION EXIGÉE PAR LA JUSTICE DE DIEU




1. LE MAL NÉCESSAIRE POUR RÉTABLIR LA JUSTICE

Certains plaideurs veulent voir dans le Mal un châtiment, une punition, qui serait exigée par la Justice de DIEU, et qui rétablirait cette Justice qui a été bafouée par le péché.
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C’est une thèse très ancienne, puisqu’on la trouve déjà dans l’Ancien Testament: «Tu souffres. Mais tu l’as bien mérité !»


2. LES HOMMES PUNIS D'APRÈS LEUR FAUTES

Mais, si la thèse est très ancienne, les objections qui lui sont opposées ne le sont pas moins : «Qu’appelez vous Justice de Dieu ?» Comment transposez-vous à DIEU l’idée que vous vous faites de la Justice ? Comment se répartissent le Mal et la Souffrance dans l’humanité ? Les hommes sont-ils malheureux en proportion de leurs fautes ? N’enlève-t-on pas, si le Mal est châtiment, toute signification à la Justice de DIEU ?


1. Révolte de la conscience

Considérer le Mal comme un châtiment c’est rendre incompréhensible la révolte de la conscience. Or, j’ai le devoir de protester contre le Mal et contre la Souffrance de l’enfant innocent et contre celle de l’homme juste.

«Toute tentative de voir dans le Mal un châtiment est inacceptable» ALBERT CAMUS «La Peste»


2. Exemple de JOB

Quand on lit le «LIVRE DE JOB» on y voit JOB protester de son innocence. Et il est clair que DIEU n’est pas du côté des «consolateurs» de JOB.


CONCLUSION :

Dans l’effort que font les plaideurs pour justifier DIEU du Mal, ils aboutissent toujours à justifier le Mal lui-même, alors que 
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«ce qui définit le Mal, c’est précisément qu’il est injustifiable» JEAN NABER «Essai sur le Mal»


Ce qui fait que le Mal est Mal, c’est qu’il est inexplicable.


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TROISIÈME TYPE D'ARGUMENTS
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LE MAL DEVRAIT ÊTRE RATTACHE A LA LIBERTÉ DE L'HOMME (AINSI LA RESPONSABILITÉ N'EN INCOMBERAIT PAS A DIEU MAIS A SA CRÉATURE)



La troisième catégorie de plaideurs (la plus sérieuse) est celle qui rattache le Mal, non pas à une volonté ou à une permission de DIEU, mais à la liberté de l’homme. Cela innocenterait DIEU, et éviterait de justifier le Mal.


1. L'HOMME RESPONSABLE DE SES PROPRES MAUX

L’explication est valable jusqu’à un certain point, mais elle est insuffisante. Il est certain que la liberté de l’homme entraîne la possibilité d’un mauvais usage de cette liberté (faute, péché). Parmi les conséquences qui en découlent se trouve en particulier la Souffrance : dans bien des cas l’homme est l’artisan de ses propres maux, c’est vrai.


2. L’HOMME RESPONSABLE VIS-A-VIS DES AUTRES

Quand on met le Mal en relation avec la liberté, on touche un point important, et je pense qu’il faut travailler sans relâche à rattacher le Mal à la liberté de l’homme. MAX GÉRARD a écrit une phrase capitale :

«Le méchant aurait-il été méchant si je l’avais suffisamment aimé?»
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L’insuffisance de l’amour est responsable du mal (guerres, famines).


1. L’homme victime de constantes défaillances de volonté

Mais il est tout de même difficile de rattacher toutes les formes du Mal à la liberté de l’homme (exemples: raz de marée, tremblements de terre, éruptions volcaniques, épidémies). De plus, on ne peut pas empêcher le problème de rebondir : si l’homme use mal de sa liberté, pourquoi ? La fréquence des défaillances de l’homme est considérable.
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Ce qui est fini n’est pas nécessairement imparfait : la beauté d’une rose n’est pas infinie, la beauté d’une rose rouge n’est pas celle d’une rose blanche, mais chacune peut être parfaite dans son ordre. Dire que nous sommes «finis», «limités», cela ne suffit pas à rendre compte des défaillances de la volonté. Le mauvais usage de la liberté est constant chez l’homme.


2. La protestation contre le Mal ne peut-elle pas prendre une forme active ?

Toute tentative d’explication du Mal est vouée à l’échec. La conscience proteste contre le Mal, et elle a raison. Seulement voilà : est-ce que cette protestation de la conscience contre le Mal et la Souffrance ne contiendrait pas un enseignement ? Cette protestation de la conscience ne doit-elle pas nous conduire à prendre en face du Mal une autre attitude : attitude active consistant à «retrousser les manches» pour diminuer ou même pour supprimer ce Mal ?

Au lieu de vouloir innocenter DIEU, ne vaudrait-il pas mieux découvrir DIEU au sein même de notre protestation contre le Mal, ou de notre effort pour supprimer ce Mal ?

Le Mal n’est pas fait pour être compris mais pour être combattu.

La protestation de la conscience nous invite à combattre la Souffrance, et à la surmonter.


CONCLUSION :

«DIEU se manifeste dans la larme versée par l’enfant qui souffre» (BERDIAEFF).
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«Le Mal n’est pas un problème, parce qu’il n’y a pas de solution. Le Mal est un Mystère» (GABRIEL MARCEL).

Précisément, parce qu’ils ne sont pas justifiables, le Mal et la Souffrance sont un non-sens.
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Et nous arrivons ainsi à la question qui va faire l’objet de la deuxième partie : est-il possible à la liberté croyante de donner un sens à ce qui n’en a pas, afin que ce non-sens cesse d’être un non sens ?

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EUXIÈME PARTIE

LE MAL ET LA SOUFFRANCE A LA LUMIÈRE DE LA FOI



DEUX REMARQUES PRÉLIMINAIRES


1°) SUR UNE PROTESTATION NÉCESSAIRE :

Il faut maintenir à tout prix la protestation de la conscience devant le Mal. En effet, ce sont les protestations (et les progrès) de la conscience qui font apparaître parfois de nouvelles formes du Mal.

Soulignons à ce propos l’importance pour le chrétien de l’indignation, de la colère (la «sainte colère»), contre l’indifférence des hommes à l’égard des hommes.


2°) SUR NOTRE VOCATION A LA JOIE :

Si la conscience proteste contre le Mal et la Souffrance, c’est qu’elle est faite pour la joie. Il y a donc une certitude antécédente et qui est notre vocation même : notre vocation à la joie.

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Par conséquent, on ne peut chercher le sens du Mal que dans la protestation de la conscience.


RAPPEL DE L'ESSENCE DE LA FOI

Je rappelle ce qu’est la Foi , en son essence : c’est la vocation de l’homme à partager la vie même de DIEU ; la vocation de l’homme est d’être par participation ce que DIEU est par nature, et d’être ainsi, par conséquent, «divinisé»

Vivre la vie même de DIEU, c’est aimer comme DIEU aime, c’est-à-dire sans le plus petit atome de repliement sur soi, sans le plus petit atome d’avoir ou de propriété de soi.

A partir de là, nous pouvons peut-être voir comment donner un sens à la Souffrance, qui autrement n’en a pas.


LE MYSTÈRE DE LA SOUFFRANCE COMME MYSTÈRE DE PURIFICATION

1. BÉATITUDE SUPPOSE PURIFICATION

Il faut que la Souffrance soit pour nous un Mystère de PURGATOIRE corrélatif au Mystère du Ciel, un Mystère de purification corrélatif au Mystère de notre Béatitude.

Notre Béatitude céleste est incommensurable : c’est le bonheur même de Dieu. Ce Mystère de la Béatitude a un corrélatif : le Mystère du
PURGATOIRE, le Mystère d’une purification nécessaire.
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La Souffrance (laissons de côté le Mal) est un scandale si elle n’est pas comprise comme une purification, purification qui est nécessaire quand il s’agit d’aimer comme DIEU aime.


2. NÉCESSITÉ D'UNE PURIFICATION RADICALE

S’il ne s’agissait que de contempler DIEU éternellement comme l’envisageait PLATON, s’il s’agissait de rester pendant l’éternité à distance de DIEU…une purification radicale ne serait peut-être pas nécessaire. Mais le DIEU de JÉSUS-CHRIST n’est pas le DIEU de PLATON. La vie éternelle du chrétien n’est pas une contemplation à distance : c’est une insertion à l’intérieur même de DIEU. Il faut donc «être brûlé jusqu’à la racine». La plus haute Joie, qui consiste à être intimement uni pendant l’éternité à l’Etre qui n’est qu’Amour, s’accompagne nécessairement de la plus haute exigence, à savoir : être soi-même tout entier uniquement et purement Amour…

Or, il est clair qu’il y a en nous autre chose que de l’amour.

La Souffrance la plus noble ici-bas, c’est de ne pouvoir aimer personne sans nous aimer nous-mêmes davantage : tel être que je chéris est un «moyen» pour l’amour que je me porte à moi-même, et s’il vient à mourir, je pleurerai sur moi bien plus que sur lui !

Notre impureté fondamentale, c’est que nous nous appartenons à nous-même. Pour devenir ce que DIEU veut, il faut que nous cessions de nous appartenir à nous-mêmes. Il faut que cette propriété à nous-mêmes nous soit arrachée.

Pour ne plus être à soi, il faut être arraché à soi, et cet arrachement à soi constitue la Souffrance.


3. LA «VÉRITÉ TERRIBLE» : LE PASSAGE DE L'AVOIR A L'ÊTRE

Toute souffrance est une mort partielle. La mort, c’est le passage de l’avoir à l'être, de l’égoïsme à l’amour.
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«La seule vérité terrible du christianisme, c’est le passage de l’avoir à l’être» (MAURICE NEDONCELLE)

Vérité terrible mais vérité de la plus haute Joie !

Autrement dit, la souffrance peut se comprendre comme une expropriation de soi-même. A la formule claudelienne (voir : «Le partage de midi») : «Cela du moins est à moi», je réponds précisément : Il faut que cela ne soit plus à toi. Sinon, tu n’entreras pas dans l’Amour éternel, puisqu’Il n’a rien à Lui.

EXEMPLES :

Ma santé du moins est à moi : c’est un avoir (mon intelligence)
=}=}=} la maladie m’arrache cet avoir.

Ma femme du moins est à moi (ma mère ; mon enfant)=}=}=}  Voici les deuils.

Mon succès est à moi
=}=}=}  Voici l’échec.

Mon passé est à moi
=}=}=}  Voici mes facultés qui s’altèrent, et ce passé ressemble à la maison d’un autre.

Ma vie est à moi
=}=}=}  Mais on emporte avec soi dans la mort uniquement ce qu’on a donné : tout ce qui est encore à soi est du domaine du PURGATOIRE.


CONCLUSION :

Voilà comment il est possible de donner un sens à la Souffrance. Et, à ce stade, on comprend que DIEU «permette» cette souffrance, et on comprend aussi ce qu’a été la souffrance du CHRIST sur la CROIX.

REMARQUE :

Sur certains cas particuliers fort délicats (souffrances des petits enfants) il ne faut pas «faire les malins» : la seule ressource est de faire confiance à
DIEU.

Citation d’un extrait d’une lettre du Révérend Père TEILHARD DE CHARDIN à sa sœur Marguerite, infirme et paralysée :

«…Pendant que, voué aux forces positives de l’univers, je courais les continents et les mers, vous, immobile, étendue, vous métamorphosiez silencieusement en Lumière les pires ombres du monde…»

Au regard du Créateur, lequel de nous deux aura eu la meilleure part ?

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