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jeudi 2 juin 2011

LA PRIÈRE FRANCOIS VARILLO



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«LA PRIÈRE»


Notes prises par un auditeur lors d'une Conférence donnée par le Père FRANÇOIS VARILLON (S.J) théologien, à la cathédrale Sainte Bénigne de Dijon le 27 février 1975



COMMENT PRIER DANS LE MONDE MODERNE ?
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RENOUVEAU DE LA PRIÈRE

Nous allons parler ce soir très simplement de la prière, la prière comme étant essentielle à une vie qui se veut chrétienne.

Vous n’ignorez pas qu’il y a actuellement en France et hors de France, un peu partout dans le monde, un immense mouvement de renouveau de la prière. On a l’impression que l’Église ne peut réunir les jeunes, jeunes gens et jeunes filles, que pour la prière.

Dans la seule ville de Lyon, il y a une cinquantaine de groupes de prière. C’est un mouvement qui est proprement universel et qui pose un certain nombre de problèmes. J’avoue que, toutes les fois que j’annonce que je parlerai de la prière, c’est une véritable ruée. Pourquoi ? Eh bien parce que les jeunes commencent à comprendre que l’engagement temporel, l’engagement dans les affaires de la Cité, de la profession, ne peut être véritablement sérieux que s’il y a de la prière. Autrement dit, que si tout est fait avec Dieu.

PRIÈRE ET ENGAGEMENT TEMPOREL

Lorsque j’étais aumônier général adjoint de l’Association Catholique de la Jeunesse Française qui regroupait tous les mouvements spécialisés de la jeunesse, la J.O.C, le J.E.C, la J.A.C, nous avions lancé, sous forme de slogan, une formule :

«A une extension dans le temporel, doit correspondre une concentration dans le spirituel». Deux mouvements qui ne sont absolument pas opposés l’un à l’autre =}=}=}  plus on est profondément engagé dans les choses de la Cité, de la politique, de la vie professionnelle, plus il est nécessaire de se recueillir, profondément seul avec DIEU. C’est le cas de dire, car la question n’est pas de dire «ou ceci ou cela» mais bien «et ceci et cela»

Et s’il y a, à l’heure actuelle, un mouvement tellement prodigieux de la prière, c’est que toutes les fois que l’Église a été en crise, on a constaté un renouveau mystique, c’est-à-dire un renouveau au plan de la prière.

Et vous n’ignorez pas qu’un certain nombre de ces groupes de prières qui se multiplient actuellement en France, particulièrement chez les jeunes, s’intitulent «Renouveau», «Renouveau charismatique».

Je posais la question, il y a quelques années : «dans la crise actuelle de l’Église, est-ce que nous connaîtrons un renouveau mystique ?» Actuellement, je crois que la question ne se pose pas, nous connaissons en effet, un renouveau mystique.


DEUX EXIGENCES DE L’ÉVANGILE : PRIÈRE ET PAUVRETÉ

Les chrétiens se veulent évangéliques, fidèles à l’Évangile, s’ils récusent souvent l’Église, les dogmes de l’Église dont ils ne voient pas tellement à quoi ils sont utiles, mais c’est un fait qu’ils se veulent évangéliques. C’est l’Évangile qui est la référence de base.

Seulement, dans l’Évangile si on le prend dans son entier, il y a deux pierres d’achoppement, pour beaucoup de laïcs : la pauvreté et la prière. Or, la pauvreté et la prière sont le cœur même de l’Évangile. Il est absolument impossible de biffer de l’Évangile toutes les pages où JÉSUS nous dit qu’il faut être pauvre. «Bienheureux les pauvres», c’est la phrase qui domine tout l’Évangile, et puis, il faut toujours prier.

Les laïcs se posent la question : «Qu’est-ce que cela veut dire, être pauvre ?», «Comment être pauvre ?» et puis prier, «comment prier alors qu’on est surchargé de travail et que, le plus souvent, on n’a pas tellement de goût pour une prière un peu longue» ?

Prière et pauvreté…Ne parlons pas aujourd’hui de la pauvreté, mais, pour ce qui est de la prière, l’Évangile est absolument formel et, parmi les nombreux textes de l’Évangile où il est question de la prière, je n’en retiens que deux :

Le premier, JÉSUS dit :

«Il faut toujours prier et ne jamais s’interrompre de prier» SAINT MATTHIEU 18

Le deuxième texte, en plein cœur du Sermon sur la montagne :

«Quand vous priez, fermez la porte de votre chambre et retirez-vous dans le secret…» SAINT MATTHIEU 6

Épinglons ces deux textes au seuil de notre exposé. Ce sont des textes avec lesquels il ne faut évidemment pas tricher : laïcs, prêtres, religieux, religieuses, nous devons absolument obéir à ces deux injonctions du Seigneur.

APPEL DE L’ESPRIT SAINT EN NOUS – SOLITUDE ET COMMUNION

Disons d’abord que c’est le même ESPRIT SAINT qui conduit au désert et qui rassemble les hommes en communautés fraternelles. Le SAINT ESPRIT qui rassemble les hommes en communautés fraternelles, nous le connaissons bien : c’est le SAINT ESPRIT de la Pentecôte. Quand le SAINT ESPRIT est descendu sur les Apôtres, il parle à des foules de toutes langues, de toutes races et de toutes nations. C’est vraiment le grand rassemblement et vous savez que la Pentecôte, dans la BIBLE, répond à BABEL. BABEL c’était la dispersion des peuples, la confusion des langues ; la Pentecôte, c’est le rassemblement des peuples et l’intelligence des langues, puisque des hommes et des femmes de langues très diverses ont tous compris ce que disaient les Apôtres, comme si les Apôtres parlaient dans la langue de chacun.

Donc, le SAINT ESPRIT rassemble les hommes en communautés fraternelles, mais en même temps, il conduit au désert, et d’un bout à l’autre de la BIBLE, nous voyons circuler ce que j’appellerai, le «thème du désert». SAINT LUC, particulièrement, insiste beaucoup. Il nous dit que JÉSUS a été conduit par l’SAINT ESPRIT au désert. Or, le thème du désert signifie la solitude, le recueillement, le silence, et aussi la nudité intérieure, la sécheresse, la faim et la soif de DIEU.

Nous ne pouvons donc pas penser que le SAINT ESPRIT se contredit lui-même. Il ne se contredit pas quand il conduit les hommes au désert et quand il les rassemble en communautés fraternelles et, s’il n’y a pas contradiction entre ces deux mouvements, cela signifie que le recueillement, la solitude, le silence, sont nécessaires pour que la communauté fraternelle soit une communauté vraie, non pas une simple juxtaposition d’individus, mais une communauté où il y ait des rapports authentiquement fraternels.

En d’autres termes, solitude et communion vont toujours ensemble. La solitude est nécessaire à la véritable communion.

A la solitude qui est un bien, et une nécessité, nous opposerons l’isolement, qui est un mal : malheur à l’homme qui est isolé, qui s’isole, mais bienheureux ceux qui savent se retirer dans la solitude en vue d’une communion fraternelle plus profonde.

Je pense qu’il faut mettre ensemble isolement et collectivisme – c’est le mal – et puis, solitude et communion, et ça, c’est l’Évangile.

FORMES DE LA PRIÈRE

Depuis les origines de l’Église, on a toujours distingué 3 formes principales de prière, et les grandes règles religieuses, les grandes communautés composées par les fondateurs d’ordres religieux, à commencer par SAINT AUGUSTIN et SAINT BENOÎT, ont toujours distingué 3 formes de prière.

EUCHARISTIE

La première forme de prière :

c’est l’EUCHARISTIE. L’EUCHARISTIE d’abord. Parce que l’EUCHARISTIE, ce n’est pas simplement l’homme à la recherche de DIEU, c’est le CHRIST réellement présent et actif au milieu de nous. L’EUCHARISTIE, c’est la prière du CHRIST, c’est Lui qui prie et les chrétiens qui reçoivent l’EUCHARISTIE s’unissent à la prière du CHRIST. L’EUCHARISTIE, c’est donc la prière totale, parfaite, et il n’est jamais permis de mettre une quelconque forme de prière au dessus de l’EUCHARISTIE. C’est pourquoi je dis très fermement : l’EUCHARISTIE d’abord.

PRIÈRE DE L’ÉGLISE : SON IMPORTANCE

Autour de l’EUCHARISTIE, il y a l’Office divin, qui est chanté ou psalmodié, ou récité par les moines, les moniales, les prêtres et les religieuses…

On peut dire que l’Office divin, dans son rapport à l’EUCHARISTIE, est comparable à une couronne de perles autour d’un gros diamant central. Le diamant c’est l’EUCHARISTIE, et, tout autour, il y a cette prière officielle qui est ininterrompue de l’Église.

Pour le dire de suite en passant, si les prêtres ou les religieux ou religieuses en venaient à en prendre à leur aise avec l’Office divin, cet Office divin qu’on appelle le bréviaire, eh bien, ce serait un très grand dommage. L’EUCHARISTIE et l’Office divin, c’est ce que nous pouvons appeler la prière officielle de l’Église, c’est l’Église elle-même qui est habituellement en état de prière, l’Église qui ne serait pas l’Église si elle n’était pas en état de prière.

L’Église ne peut pas être comparée à une autre société, une Église où il n’y aurait que de l’activité, où la relation directe avec DIEU ne serait pas affirmée très nettement, ne pourrait pas être la véritable Église de JÉSUS-CHRIST et j’ose dire que, dans ce domaine-là, il n’y a pas d’excuse : être prêtre, être religieux, c’est remplir dans l’Église officielle, l’office officiel de la prière.

Voilà donc la première forme de prière.

LA PRIÈRE : CŒUR À CŒUR AVEC DIEU

La seconde forme de prière :

c’est ce que l’on appelle «la prière privée», la prière secrète, le tête à tête, ou, mieux, le cœur à cœur avec Dieu ou avec le Christ, la prière ou très simplement, on parle à celui qu’on aime, comme un homme parle à sa femme, ou une femme à son mari, comme un ami parle avec son ami.

C’est la forme de prière qui fait droit à la parole du Christ, dans SAINT MATTHIEU : «Quand vous priez, fermez la porte de votre chambre et retirez-vous dans le secret». La chambre dont il est question, c’est évidemment la conscience : retirez-vous dans le secret de votre conscience et là, adressez-vous, parlez simplement avec votre Père qui est dans les cieux…

Cette forme de prière porte un nom qui fait peur à des laïcs, du moins en France, car je me suis aperçu en Espagne, que le nom était communément employé, c’est ce que l’on appelle «l’oraison». Que le mot ne vous fasse pas peur : on pourrait croire que l’Oraison, c’est un temps de prière très long (au moins ½ heure, ¾ d’heure, une heure…)Non, il n’est jamais demandé de prier plus longuement qu’il n’est possible étant donné ce qu’est notre vie. Alors si vous permettez, au lieu d’employer le terme «oraison» qui peut faire peur, je dirai «un temps fort de prière» ou, si vous préférez, un moment un peu long de prière. Ne me demandez pas de préciser davantage, un moment un peu long, ce sera peut-être 3 minutes, 4 minutes, 5 minutes…Je connais des mères de famille surchargées de besogne et qui, très facilement, font oraison au moins un quart d’heure par jour… Mais ça, cela regarde la liberté de chacun.


LAISSER PARLER SON CŒUR

Mais ce qu’il faut souligner, c’est que cette forme de prière n’est pas la récitation de formules toutes faites, ce n’est pas la lecture de prières qui sont dans les livres, c’est un cœur à cœur… Lorsque le mari veut parler à sa femme, il ne va pas chercher un livre pour réciter des paroles toutes faites, lorsqu’un ami parle à son ami, eh bien, tout simplement, il laisse parler son cœur. Et c’est la deuxième forme de prière.

Alors, disons un temps fort de prière, un moment un peu long de prière ou, si vous préférez, la prière qui n’est que prière, celle qu’on ne fait pas en faisant autre chose, mais un moment qui est réservé, qui est donné à Dieu, un moment où l’activité matérielle est sacrifiée, et où, vraiment, le temps qu’on passe est donné à Dieu et à DIEU seul…


LA PRIÈRE DE TOUT INSTANT

La troisième forme de prière :

dans la tradition de l’Église, c’est ce que l’on appelle «la prière habituelle», qui fait droit à la parole du Seigneur, selon laquelle il faut toujours prier et ne jamais s’interrompre de prier. Tout à l’heure, lorsque vous entendiez cette phrase, vous deviez penser :

«mais ce n’est pas possible, une cuisinière ne peut pas lorsqu’elle prépare le repas, un homme ne peut pas prier de manière habituelle lorsqu’il est à son bureau et lorsqu’il il est aux prises avec des problèmes de techniques industrielle par exemple…»

En réalité, il s’agit d’une prière qui est mêlée à la vie et mêlée d’une manière presque indiscernable, un peu comme dans la boue l’eau est mêlée à la terre d’une manière telle qu’il sera impossible de séparer la terre et l’eau, ça ne fait plus qu’un.

Donc, la prière continuelle, c’est une sorte d’attention à Dieu, confuse, diffuse : DIEU est à l’horizon de la pensée, il suffit d’un rien, d’une petite mésaventure, d’un ennui, pour que, immédiatement, on se rende compte que Dieu est là, et spontanément, on s’adresse à Lui, on pousse un cri vers Lui.


DEUX COMPARAISONS

Une comparaison assez bonne est celle de l’enfant qui joue dans un jardin public avec ses petits camarades, et sa maman est là, assise sur une chaise, et l’enfant ne pense pas explicitement à sa maman : il joue et il est tout entier à son jeu…Mais voici que, pour une raison ou une autre, la maman s’absente. Immédiatement, l’enfant s’en aperçoit. Il se retourne, il cherche sa maman. Qu’est-ce qui est arrivé ? L’enfant ne savait pas qu’il pensait à sa mère, en réalité, il y pensait continuellement et il a suffi que maman s’absente pour qu’immédiatement, l’enfant se retourne et pense à elle d’une manière explicite.

Je peux employer, si vous voulez une autre comparaison pour caractériser cette forme de prière : je dirai que c’est comme l’eau qui profite, pour suinter, des moindres interstices de rocher… De même, la prière habituelle, elle est telle qu’il suffira de quelques interstices dans nos activités, activités ménagères ou professionnelles pour que la prière se fasse jour et se traduise par une invocation très brève, très simple : «Mon DIEU, aide-moi, Mon DIEU, protège ceux que j’aime»…simplement…

Mais cela signifie que l’on est en union profonde et habituelle avec DIEU.

Voilà donc les trois grandes formes de prière. Je vais les numéroter pour faciliter mon exposé :

- La forme n°1 : l’EUCHARISTIE et, autour de l’EUCHARISTIE, l’Office Divin.
- La forme n°2 : le cœur à cœur avec DIEU, l’oraison, un temps fort de prière, un moment un peu long qu’on lui consacre,
- La forme n°3 : La prière habituelle, celle que l’on fait sans même savoir qu’on la fait. On prie sans même savoir qu’on prie…


TENTATION DE «COURT-CIRCUITER» LE TEMPS FORT DE PRIÈRE

Eh bien, l’expérience montre que l’on est tenté de «court-circuiter» le n°2. On est fidèle à l’EUCHARISTIE, bien sûr, les jeunes mêmes le sont, au moins jusqu’à un certain point…On laisse tomber le sacrement de pénitence, mais on est tout de même fidèle à l’EUCHARISTIE, on a le sentiment que c’est important et que si l’on abandonnait l’EUCHARISTIE, on abandonnerait l’Église. Voilà ce que pense les jeunes…

Le 3…on croit qu’on y est fidèle et j’entends continuellement des hommes et des femmes qui me disent : «Père, mais je prie tout le temps, je n’arrête pas de prier»

Mais on «court-circuite» le 2…On croit que l’on peut se passer, sans dommage des temps forts de la prière. Or, je dois le dire, c’est horriblement dangereux. S’il n’y a pas dans notre vie des temps forts de prière, si l’on ne consacre, chaque jour, quelques minutes à DIEU, et à DIEU seul, si on ne coupe pas le courant – traduisez si vous le voulez le courant électrique – si vous n’éteignez pas la lumière, qu’est-ce qui se passe quand on coupe le courant ? On ne peut rien faire, on ne peut pas agir, et j’appelle couper le courant le renoncement, pendant quelques minutes, à l’activité sociale, professionnelle, ménagère, pour donner ce temps à DIEU, et à Lui seul, je dis que si on ne le fait pas, l’EUCHARISTIE elle-même ne sera plus intériorisée. Autrement dit, il y aura des chrétiens qui iront à la messe, comme on dit, qui s’acquitteront de la messe, comme on s’acquitte d’un devoir : on va à la messe… mais qui ne comprendront plus, qui en viendront très vite à ne plus comprendre le sens de l’EUCHARISTIE et, du coup, le Rassemblement des chrétiens autour de l’EUCHARISTIE, deviendra quelque chose d’extrêmement superficiel…Je dirais

«On aura une liturgie devant soi, mais il n’y aura pas la liturgie en soi, à l’intérieur de soi, et la communauté priante risquera fort de n’être qu’une communauté de surface, une communauté extrêmement superficielle….»

Là, il faut que chacun d’entre nous s’interroge et se demande quelle est la qualité de sa prière dans la célébration eucharistique, dans quelle mesure la célébration eucharistique engendre une communauté vraiment profonde…


ÊTRE LUCIDE SUR LES CONSÉQUENCES

Je pense pour ma part que, s’il n’y a pas des temps forts de prière, même brefs d’une part l’EUCHARISTIE deviendra un rassemblement très superficiel et d’autre part la prière habituelle se dégradera très vite sans qu’on s’en aperçoive…

J’écoute volontiers des hommes et des femmes qui me disent : «Père, je prie un peu tout le temps»…Je veux bien, il n’y a pas de raison de suspecter vos propos, mais je ne peux m’empêcher de dire : «prenez garde»…si, dans votre vie, il n’y a pas des temps forts de prière, le regard vers DIEU au cœur même de votre vie pratique deviendra de moins en moins fréquent et vous ne vous apercevrez pas. Et le résultat, c’est que les décisions que vous avez à prendre, ne seront plus prises avec DIEU et pour DIEU, mais elles seront prises en fonction de vous-mêmes et en vue de vous-mêmes.


PRIÈRE ET DÉCISIONS PRISES

Je touche ici à un point essentiel : ce qui est capital, c’est que nos décisions, petites décisions ou grandes décisions, soient prises avec DIEU et en fonction de DIEU et non pas en fonction de vous-mêmes et en vue de vous-mêmes. Tout est là. C’est là dessus que nous serons jugés. Nous serons – et nous sommes déjà – jugés sur la qualité de nos décisions, ces décisions dont j’ai dit maintes fois qu’elles sont le tissu même de notre vie : ma vie est faite de décisions. Ce qui, dans ma vie, n’est pas décisions, ce n’est rien, c’est de la charpie, de la bourre. Ce sont mes décisions qui me construisent.

Or, il faut que mes décisions soient prises en fonction de DIEU et en vue de DIEU et en vue de mes frères, bien entendu, puisque Dieu ne peut que me renvoyer à mes frères, vivre pour eux, vivre pour les autres…

Savez-vous qu’il est très difficile de dire, en toute sincérité, «Père, que ton règne vienne» ? Nous le disons, mais nous pensons plus ou moins : «que mon règne vienne». Tout est là. C’est là le discernement profond. Est-ce-que nous décidons en vue du règne de DIEU ou en vue de notre règne à nous : règne de l’égoïsme, de l’amour propre, du confort, de la tranquillité. Je dirais volontiers : «règne des pantoufles»«que mes pantoufles règnent…»

Pour que je puisse dire en toute sincérité : «Père, que ton règne vienne», je dis qu’un certain nombre de temps forts de prière sont absolument nécessaires dans notre vie.


IL EST DIFFICILE DE DIRE SINCÈREMENT : «QUE TON RÈGNE VIENNE»

Quand je m’adresse à des prêtres ou à des religieuses, il m’arrive d’être assez cruel, alors, je dis ceci : (mais cela peut se dire aussi à des laïcs, surtout quand il s’agit de laïcs qui sont prêts à se dévouer pour l’Église, pour accomplir véritablement leur fonction de laïcs dans l’Église)…on commence par dire : «que ton règne vienne», puis il y a une dégradation insensible, on dit : «que je fasse arriver ton règne et si ton règne arrive par d’autres que par moi, il ne m’intéresse plus tellement…»

Prêchant des retraites à des confrères de la COMPAGNIE DE JÉSUS, je leur dis ceci qui les amuse beaucoup : «Mes pauvres Pères, si jamais le règne de DIEU arrive par les Dominicains, quelle catastrophe…» et, m’adressant à mes amis dominicains, je leur dis cela aussi : «Que ton règne vienne, que je fasse arriver ton règne»…Mais que je fasse arriver ton règne, cela veut dire : «Que mon règne vienne», et alors on en arrive à cette chose littéralement monstrueuse quand on prétend s’occuper d’apostolat, d’action catholique. Par exemple, on en arrive à ceci qu’on n’ose jamais dire, bien sûr, «Père, que mon règne vienne par le moyen du tien». Ce qui est proprement abominable…comme d’autres font arriver leur règne par la vie littéraire, la science, la vie politique, que sais-je ?… «Moi, je fais arriver mon propre règne par l’Action Catholique»…c’est inévitable à partir du moment où il n’y a plus dans la vie des temps forts de prière, si brefs soient-ils.


POURQUOI DÉLAISSER LES TEMPS FORTS ?

Alors, pourquoi délaisse-t-on si communément le 2 ?

Ne cherchons pas midi à quatorze heures…tout simplement parce que ça nous embête…Ca nous embête parce que 3, 4 ou 5 minutes de cœur à cœur avec notre Père, cela paraît immensément long… Vous savez que le temps, c’est très relatif…Quand on fait cuire un œuf, et que l’on regarde la petite trotteuse du réveil, c’est très long…

Or, consacrer un peu de temps à DIEU, ne serait-ce que quelques minutes, cela nous donne des fourmis dans les mollets et nous disons n’importe quoi plutôt que de rester encore deux minutes en tête à tête et en cœur à cœur avec DIEU. C’est humain. Nous aimons assez nous dépenser au service des autres, et je dirais qu’on goûte la joie de se dépenser, même si c’est coûteux, on aime la vie ardente, surtout quand on est jeune et le simple arrêt pour se recueillir devient une sorte d’impossibilité psychologique…surtout pour les hommes, j’entends les hommes mâles – et je dirais entre 20 et 50 ans – c’est-à-dire après la jeunesse et avant la vieillesse.

J’en connais beaucoup qui essaient, des médecins, des ingénieurs. J’ai été aumônier du M.C.C, nous avons toujours parlé de la prière et j’avais beaucoup de confidences, eh bien, j’ai connu un ingénieur qui avait un petit évangile tout près de la cafetière, le matin et, tout en faisant chauffer son café, il s’imposait de lire une page d’évangile et de la méditer lentement… encore faut-il se lever à l’heure, cela pose toute une série de problèmes…

Seulement, écoutez, figurez-vous, DIEU, c’est DIEU…et la pire des choses serait, tout de même de croire que DIEU est l’Absolu et de ne pas le traiter en Absolu…c’est-à-dire celui près de qui tout est relatif…Lui, c’est l’Absolu, et l’Absolu vivant et qui est présent, et qui est là.

CONTACT VIVANT AVEC DIEU

Oui, la vie est mouvement, la vie est initiative, la vie est responsabilité, prise de responsabilités, alors que la prière est repos, immobilité, attente, soumission, et pour quelqu’un qui vit de façon intense, c’est une véritable mort, et on répugne toujours à mourir, ne serait-ce que 5 minutes par jour… et je me permets de le dire en passant, s’il y a une crise dans le clergé, c’est qu’à coup sûr parce que, dans le clergé même, je ne dis pas dans tout le clergé, il y a beaucoup de prêtres qui sont des hommes de prières, Dieu merci, mais que trop souvent l’Oraison a été purement et simplement abandonnée. Alors, s’il n’y a plus le contact réel avec DIEU, le contact vivant, comment voulez-vous que la profondeur de la vocation sacerdotale, l’importance du célibat, la grandeur du célibat, comment voulez-vous que tout cela soit perçu ? On en viendra à juger tout cela à vue purement humaine et à traiter ces questions là comme peuvent les traiter des journalistes. On ne demande pas à un journaliste du Monde de se recueillir ½ heure avant d’écrire un article sur le célibat des prêtres, il le faudrait pourtant, autrement, qu’est-ce qu’il va dire ? Il va juger comme on en juge au café du commerce.


MÉFIANCE VIS À VIS DE L’IMAGINATION ET DE LA SENSIBILITÉ

Une des raisons qui font que l’on délaisse les temps forts de la prière, c’est une certaine méfiance à l’égard de l’imagination et de la sensibilité. Je ne sais pas si vous éprouvez cette méfiance ? On a peur d’imaginer DIEU. On a peur de transposer en DIEU la sensibilité qui se fait jour lorsqu’il s’agit d’êtres de chair : aimer une femme, c’est d’ordre sensible…pas uniquement, mais il y a un retentissement très vif dans le sensible.

Quand il s’agit de DIEU qui est invisible, le CHRIST présent dans l’EUCHARISTIE, c’est un morceau de pain, pour les yeux, pour le toucher, il n’y a absolument rien de sensible…et puis, enfin, on n’aime pas DIEU comme on aime une femme, c’est tout de même autre chose !

Alors les jeunes, je ne dis pas d’ailleurs qu’ils aient torts complètement, se méfient beaucoup de l’imagination et de la sensibilité. Il y a des mots traditionnels qui leur sont suspects, par exemple, le mot «dévotion», le mot «ferveur», et j’avoue que je les comprends (notez que j’ai plus de 50 ans, mais je rejoins les hommes dont je parlais tout à l’heure et qui, entre leur 20e et leur 50e année, abandonnent presque totalement la prière. Ils n’abandonnent pas l’EUCHARISTIE, ils me disent bien qu’il y a en eux une sorte de prière habituelle, mais enfin, il n’y a pas de temps fort de prière…).


UN AUTRE DANGER : CONFONDRE PRIÈRE ET INTROSPECTION

On se méfie aussi beaucoup de l’introspection, et là, on n’a pas tort ! Vous savez qu’à l’époque de la psychanalyse, nous sommes en garde contre ce que j’appellerai «les formes parasitaires de la rumination intérieure». Ils ont peur de ruminer intérieurement, disons brutalement, ils ont peur «de se regarder le nombril». Les jeunes gens et les jeunes filles qui sont un peu frottés de psychanalyse ont ici des objections de principe. Ils ont peur du narcissisme. Cette attitude qui consiste à se regarder soi-même comme le Narcisse de la mythologie contemplait la beauté de la nudité de son corps dans le miroir du lac. Et, en effet, il faut faire attention.

Prier, ce n’est pas se regarder soi, c’est regarder DIEU. Or, il est très vrai que, dans certaines formes un peu infantiles de dévotion, on s’imagine que l’on parle à Dieu alors qu’en réalité on se parle à soi-même, on projette, en quelque sorte devant soi, un double de soi que l’on appelle DIEU et l’on fera les demandes et les réponses puisqu’en réalité on se parle à soi-même. C’est ce que le grand théologien allemand BONHOEFFER appelle :

«un bavardage intime de l’âme avec elle-même» BONHOEFFER

et il est très vrai qu’il faut faire très attention ! Vous voyez ce que je veux dire par faire à la fois les demandes et les réponses ?

Je connais bien ça ! Un certain nombre de femmes viennent parfois me trouver pour me dire :

«N’est-ce pas mon Père que j’ai raison de…»

et si je dis :

«je ne crois pas !»

elles s’en vont et je ne les revois plus . Quelques unes, DIEU merci, disent :

«Quel est votre avis, dites-moi ce que vous pensez ?»

Alors là, il y a une authentique direction spirituelle. Les premières ne viennent pas demander conseil, elles viennent se faire approuver. Or, il y a une manière de prier qui consiste à s’approuver soi-même et l’on s’imagine intérieurement que l’on est dans un dialogue avec DIEU alors qu’en réalité, on est en dialogue avec soi-même.

Alors, les jeunes gens se méfient beaucoup et, dans tous ces groupes de prière dont je vous parlais tout à l’heure, ils tiennent beaucoup à prier ensemble. C’est la prière collective, là, disent-ils, il n’y a pas de risque de rumination intérieure où l’on se regarde le nombril.


LA PRIÈRE DE DEMANDE

Enfin, la prière de demande pose un certain nombre de problèmes à l’homme moderne. Ce que nous demandons à Dieu, mais il le sait bien, nous ne lui apprenons rien ! Alors ? Comment la prière de demande est-elle exaucée ? Il y a un jeu de mots du Père de MONTCHEUIL qui est assez éclairant, mais je pense que, tout de même, il ne résout pas la question. Il disait :

«Celui qui prie est exaucé en étant exhaussé» Père de MONTCHEUIL

Autrement dit, c’est le simple fait de prier qui serait l’exhaussement de la prière, car le fait de la prière nous hausserait, nous conférerait, si vous voulez, une qualité d’âme, une qualité d’être intérieur.
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L’exhaussement de l’homme du seul fait qu’il prie, est-ce que ce ne serait pas le seul exaucement qu’il doit attendre ? Beaucoup le pensent, en constatant que leurs demandes, en fait, ne sont pas exaucées !

Est-ce que DIEU nous exauce au niveau de nos demandes matérielles ?

Et pourtant, la petite THÉRÈSE DE LISIEUX, une femme extraordinaire, un des plus beaux spécimens d’humanité, avait demandé à DIEU qu’il y ait de la neige le jour de sa profession religieuse et il y a eu de la neige ! Et pourquoi pas ?


NE SOMMES NOUS PAS RATIONALISTES ?

Quelle idée nous faisons-nous de DIEU ? Est-ce que nous ne risquons pas d’être victimes d’une idée philosophique de DIEU ? Plus philosophique que biblique ?

La question n’est pas d’être infantile, bien sûr que DIEU ne va pas bouleverser toute la météorologie pour qu’il y ait de la neige à Lisieux le jour où la petite THÉRÈSE a fait sa profession et pourtant ! Je comprends très bien la petite THÉRÈSE, pleine de joie et qui remercié DIEU !

Vous me direz : «A l’époque des sciences et des techniques, c’est impensable !». Eh bien, je ne crois pas, je pense qu’un des gros périls de l’heure présente, c’est de confondre la raison de l’homme avec la rationalité scientifique et technique. La rationalité scientifique et technique, c’est quelque chose bien sûr, c’est important, mais ce n’est pas toute la raison ! Et lorsque FRANÇOIS D’ASSISE abandonne absolument tout et vit presque nu, c’est de la folie, mais si la folie de FRANÇOIS D’ASSISE n’est pas un maximum de raison, eh bien il faut la condamner. La folie de FRANÇOIS D’ASSISE est éminemment raisonnable et la folie de la petite THÉRÈSE est éminemment raisonnable pour quelqu’un qui croit en DIEU !


POURQUOI CE CONTACT VIVANT AVEC DIEU ?

Après avoir dit quels sont les prétextes très actuels pour court-circuiter cette forme de prière qu’est l’oraison, c’est-à-dire le temps fort, un moment un peu long, je voudrais vous dire maintenant quels sont les fondements de l’oraison, les fondements de la nécessité de prier un peu longuement. A mon sens, ils sont les suivants : (vous voyez bien ce que j’entends par fondements ? les raisons que nous avons de prier, les raisons qui font que la prière est absolument essentielle à une vie chrétienne).


DIEU AU CŒUR DE TOUTES NOS VIES

Le premier fondement de la nécessité de prier :

je le trouve dans cette parole d’un philosophe contemporain, GABRIEL MARCEL, cette parole est la suivante : «DIEU est un Toi qui ne peut pas devenir un Lui», ou, si vous préférez, DIEU est un Tu qui ne peut pas devenir un Il.

DIEU n’est pas quelqu’un d’étranger à ma vie. IL est présent. On ne dit pas «Il» quand quelqu’un est là, on ne dit pas «Lui». On dit «tu». On ne parle pas de lui mais on lui parle !

Quand nous parlons de DIEU, en réalité, ce n’est pas de qu’il s’agit. On ne devrait jamais dire «Il», on ne devrait jamais dire «Lui». On est bien obligé de le faire, bien sûr, je le fais continuellement ! Mais le DIEU qui existe, c’est celui qui est présent, et on ne dit pas «Il» lorsque quelqu’un est présent. Par conséquent, je suis dans la vérité de mon être lorsque je dis «tu» à DIEU.

Or, le «tu» à DIEU, c’est la prière ! On peut dire en un sens que tout est dialogue ici bas

- il y a ce dialogue avec les autres qui s’appelle la camaraderie, l’amitié, l’amour,

- il y a ce dialogue avec les choses qui s’appelle l’action,

- il y a ce dialogue avec soi-même qui s’appelle la pensée : penser,
c’est dialoguer avec soi-même, la preuve c’est que nous nous surprenons à dire «tu» en nous adressant à nous-mêmes : «que tu es bête, tu as encore oublié de faire ceci ou cela !»

Tout est dialogue . Et le dialogue avec DIEU, c’est la prière ! Mais attention ! Le dialogue avec DIEU n’est pas un dialogue qui vient se surajouter aux autres, car DIEU n’est jamais absent des trois dialogues dont je viens de parler. Il est à l’intérieur de chacun de nos dialogues, il est à l’intérieur de l’amitié, de la camaraderie et de l’amour, il est à l’intérieur de la pensée et il est à l’intérieur de l’action. Je ne suis donc dans la vérité de mon être que lorsque je dis «tu» à DIEU et cela suffit pour que nous puissions conclure qu’une vie chrétienne sans prière, c’est purement et simplement insensé.

Ce que je voudrais, c’est que les prêtres, avant tout, puissent parler de la prière d’après leur expérience personnelle, il faudrait que les prêtres prient tellement que, lorsqu’ils parlent de la prière, leurs ouailles sentent qu’ils donnent le meilleur d’eux-mêmes. Il faudrait que les fidèles sentent que le fait de ne pas pouvoir parler constamment de la prière, c’est une véritable souffrance pour le prêtre ou pour la religieuse.


AMOUR ET CONFIDENCE ENTRE DIEU ET L’HOMME

Le deuxième fondement de la nécessité de prier :

il y a une confidence de DIEU à l’homme, il faut donc qu’il y ait une confidence de l’homme à DIEU s’il est vrai que l’amour, c’est la réciprocité des confidences. La confidence de DIEU à l’homme, c’est ce que nous appelons la RÉVÉLATION. Pour bien comprendre ce qu’est la RÉVÉLATION, nous disons que nous sommes une religion révélée. Eh bien, il faut remplacer provisoirement le mot «RÉVÉLATION» par le mot «confidence».

Les jeunes gens et les jeunes filles savent bien que c’est par la confidence que se fait le passage de la camaraderie à l’amitié, et l’amitié devient véritablement profonde et, s’il s’agit d’une amitié entre jeunes gens et jeunes filles, alors, l’amitié devient très vite amour, lorsque la confidence est véritablement profonde. Il n’y a pas d’amour sans confidence. Je ne peux pas dire à quelqu’un : «Je t’aime, mais tu ne sauras rien de moi», ce n’est pas possible ! l’amour appelle nécessairement la confidence.

Mais d’autre part, il n’y a pas de confidence sans amour. Je ne m’en vais pas, dans une rue de Montceau, accrocher quelqu’un par la manche pour lui dire :

«Monsieur, je ne vous connais absolument pas, mais si vous voulez bien, je m’en vais vous raconter toute ma vie, je m’en vais vous faire la confidence de mon être profond».

C’est impensable ! Il n’y a pas de confidence sans amour, et il n’y a pas d’amour sans confidence.

Or, la RÉVÉLATION, c’est la confidence de DIEU à l’homme. Comment voulez-vous qu’il y ait une confidence de DIEU à l’homme sans qu’il y ait, en retour, une confidence de l’homme à DIEU ?

Et la confidence de l’homme à DIEU c’est la prière : confidence où nous n’apprenons rien à DIEU, bien sûr, tout ce que nous lui disons, il le sait, mais nous nous mettons nous-mêmes en état de confidence. Autrement dit, nous exprimons notre être profond, ce que nous sommes, ce que nous désirons, ce que nous redoutons, notre vie…
A mon sens, il y a là un deuxième fondement très profond à la nécessité de prier.


ATTITUDE D’ACCUEIL

Troisième fondement de la nécessité de prier :

eh bien, c’est que l’amour doit être vécu par l’homme en forme d’accueil avant d’être vécu en forme de don. L’amour, nous l’avons dit, est don et accueil, c’est une des choses les plus importantes que je vous ai dites l’an dernier : la TRINITÉ, c’est la réciprocité de l’accueil et du don.

Je ne crois pas que le chrétien ait un monopole par rapport à tous ses frères en matière de don. Vous croyez, vous, vraiment, qu’il y a plus de générosité chez les chrétiens que chez les autres hommes ? Non, je ne crois pas.

Alors, qu’est-ce qui fait le chrétien ? Ce qui le fait, c’est l’accueil. Il reconnaît dans sa pauvreté et dans son humilité que tout ce qu’il donne, il faut qu’il l’ait d’abord accueilli. Or, l’accueil de DIEU, c’est la prière. La prière, c’est l’acte par lequel j’ouvre la bouche et j’aspire la vie, et ce que j’expirerai, c’est ce que j’aurai d’abord aspiré, c’est cela qui est le spécifique chrétien. Autrement, les gens vous diront toujours :

«Pourquoi la foi ? Vous n’en faites pas plus que les autres, vous n’êtes pas plus généreux que les autres !».

Et, sans masochisme aucun, je crois que c’est vrai ! (enfin, bref, il n’y a pas de statistiques)…mais je dois vivre l’amour en forme d’accueil. Or, la prière, c’est l’amour vécu en forme d’accueil . Il y a là aussi me semble-t-il, un fondement extrêmement profond…

Le PÈRE DE LUBAC a écrit :

«Toute activité qui mérite d’être appelée chrétienne, se déploie nécessairement sur un fond de passivité» PÈRE DE LUBAC

passivité ___ accueil, la bouche ouverte…Vous savez que les poumons sont toujours exaucés lorsque nous respirons… IL suffit de prier pour que le fond de l’être soit exaucé. Prier, c’est respirer. Il y a un PSAUME qui dit :

«Dilate ta bouche et je la remplirai» PSAUME 81,10

Exercice respiratoire.
Vous aspirez très largement quoi ? Non, pas quoi, vous aspirez qui ? L’ESPRIT SAINT, c’est-à-dire la charité vivante et ce que vous donnez ensuite, c’est ce que vous avez d’abord accueilli.


DIRE «OUI, MERCI, PARDON» À SON ACTION EN NOUS

Quatrième fondement de la nécessité de prier :

il va me servir de résumé ou, si vous voulez, de rappel de ce que j’ai dit de plus essentiel au cours de mes conférences : la prière est, à la racine d’elle-même, contemporaine de la prise de conscience de ce que DIEU est et fait dans notre liberté.

Je vous rappelle simplement ce qui est l’essentiel de tout :

Qu’est-ce que nous croyons ? Nous croyons que le CHRIST ressuscité est vivant, donc présent, donc actif, donc transfigurant, donc divinisant dans chacun de nos actes libres. C’est l’essentiel de la foi. Ce que nous croyons, c’est cela. Le CHRIST donne une dimension divine à chacune de nos décisions. Tout est là, c’est le b. a ba de la foi et c’en est, en même temps, le couronnement, le sommet.

Eh bien je dis que la prière est, à la racine d’elle-même, contemporaine de la prise de conscience de cette présence active, transfigurante, divinisante du CHRIST RESSUSCITÉ dans notre liberté. Je veux dire par là qu’il est impossible d’en prendre conscience sans dire à DIEU : «Oui, et merci» !

Enfin, quand on réfléchit que le CHRIST ressuscité, il n’est pas là-bas, il n’est pas dans la lune, il est à l’intérieur de chacune de nos décisions, décisions de justice, d’engagement, de générosité…c’est là que la CHRIST est présent et qu’il est actif pour donner une dimension divine à notre activité humaine, humanisante. Tout est là. Le CHRIST vivant, présent, actif à l’intérieur de nos décisions. Quelles décisions avez-vous prises aujourd’hui engageant la charité, la justice, les hommes ? Petites décisions, grandes décisions, décisions humaines pour que le monde soit plus humain ? Le CHRIST C'est dedans pour diviniser votre décision humaine. C’est cela qu’on appelle «la vie éternelle».

La vie éternelle n’est pas un jardin dans lequel on entre après la mort, tout de même nous ne sommes plus des gamins. Nous ne pensons plus qu’après notre dernier soupir nous allons être transportés dans un beau jardin ? Nous pensons que c’est jour après jour, minute après minute, décision après décision, que nous passons à la vie divine, que notre vie, en devenant plus humaine, devient plus divine.

Alors, je dis : «Si réellement nous prenons conscience de cela, comment allez-vous vous abstenir de dire à dieu «Oui et merci» ? Et c’est cela, la prière, c’est le «oui» à ce que DIEU fait, c’est le «merci ” à DIEU.

Vous voulez des noms techniques ? On appelle cela «adoration», «action de grâce». «Oui» à ce que DIEU fait dans ma liberté, dans mes décisions, et puis merci, et puis pardon, parce qu’il m’arrive de prendre des décisions qui ne sont pas absolument humaines. Qu’est-ce-que vous voulez que DIEU en fasse ? Il ne peut pas les diviniser, ces décisions là, c’est du déchet.

On appelait cela, autrefois, dans les catéchismes, «les quatre fins de la prière» qui sont les quatre fins du sacrifice : ADORATION, ACTION DE GRÂCE, DEMANDE DE PARDON et puis, DEMANDE tout court.

Je préfère, pour ma part, remplacer cela par des mots très simples : «Oui, Merci, Pardon, Donne», et c’est tout.

Alors, nourrissez cela avec des textes de psaumes, les textes de la messe, bien sûr, pour nourrir, mais, à la racine des choses c’est cela.


DONNER DU TEMPS À DIEU : MYSTÈRE DE MORT

Cinquième fondement de la nécessité de prier :

c’est qu’il faut mettre la mort au cœur même de notre vie. Le mystère central de notre foi, c’est un mystère de mort et de résurrection.

Dans toutes nos maisons, il y a la CROIX DU CHRIST, sur des images, dans des livres, elle est partout. Ce n’est quand même pas du folklore. Cela signifie qu’il faut mourir pour ressusciter et que la mort, ce n’est pas seulement le dernier soupir de notre vie d’homme, la mort c’est tout au long du temps. Eh bien, il faut mourir quelques minutes par jour, mourir carrément, couper le courant, éteindre notre activité humaine quelques minutes, perdre un peu de temps, le perdre afin de le donner. Vouloir qu’il y ait quelques minutes par jour qui soient perdues, complètement, pour l’activité humaine.

Personnellement, je coupe le courant, parce que, le simple fait de couper le courant, le soir, la nuit, signifie que c’est entendu : pendant quelques minutes je ne ferai rien, sinon être devant DIEU, et les jours où je n’ai vraiment pas grande envie de lui tenir des discours (et c’est très fréquent), je lui dis :

«Je te donne un peu de temps, et c’est tout. Mais ce temps qui vient 5, 7 minutes, il est pour toi et uniquement pour toi»

Gaspiller un peu de temps…un peu comme nous voyons, dans l’Évangile, que MADELEINE a brisé le flacon, elle aurait pu se contenter de verser quelques gouttes sur les pieds du seigneur, elle a brisé le flacon…Le flacon est mort, après cela. Alors, nous plantons la mort au cœur même de notre vie.

Vous me direz :

«Mais nous mourrons déjà dans notre activité, dans notre dévouement».

C’est vrai, le véritable dévouement c’est la mort à soi-même, mais c’est une mort où on se retrouve toujours plus ou moins, tandis que, dans la prière, évidemment, tout est donné.


CONCLUSION

Dans un roman de BERNANOS, une jeune fille extraordinaire, Chantal dit ceci :

«Je parle à Dieu sans cesse, je sais très bien lui parler, il me semble, je lui parle infiniment mieux que je ne le prie» BERNANOS

La pauvre fille victime de je ne sais trop quelle éducation, s’imaginait que prier, c’était autre chose que parler tout simplement à DIEU…mais il faut prendre le temps de le faire…

Et je voudrais terminer par une admirable prière de SOLJENITSYNE, le grand écrivain russe :

«Qu’il m’est facile de vivre avec toi, Seigneur, qu’il m’est facile de croire en toi, lorsque, dans la perplexité, mon esprit se dérobe ou fléchit, quand les plus intelligents ne voient pas plus loin que ce soir et ne savent pas ce qu’il faudra faire demain, toi, tu m’infuses la sereine certitude que tu existes et que tu veilles à ce que tous les chemins du bien ne soient pas fermés. Sur la crête de la gloire terrestre, je considère avec étonnement ce chemin à travers la désespérance, ce chemin où j’ai pu, même moi, envoyer à l’humanité, un reflet de tes rayons. Tout ce qu’il faudra que j’en reflète encore, tu me l’accorderas, et tout ce que je ne réussirais pas à refléter de toi, cela voudra dire que tu l’as assigné à d’autres, que mon temps est fini et que c’est à d’autres hommes que tu confies le soin de refléter sur terre quelques uns de tes rayons» SOLJENITSYNE

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