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vendredi 3 juin 2011

FOI ET POLITIQUE FRANCOIS VARILLON




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«LA FOI ET POLITIQUE»


Notes prises par un auditeur lors d'une Conférence donnée par le Père FRANÇOIS VARILLON (S.J) théologien, à la cathédrale Sainte Bénigne de Dijon le 14 mars 1974




RAPPORT ENTRE FOI ET POLITIQUE

Mesdames et Messieurs, pour terminer cette première série de conférences, nous aborderons le sujet «Foi et Politique».
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Je préviens d’abord qu’il est impossible de traiter ce sujet en une heure selon toutes ses dimensions, je ne dirai pas tout, je vous proposerai un certain nombre de réflexions très simples.

Vous m’avez entendu faire des conférences doctrinales, je ne suis pas du tout un spécialiste des questions politiques, mais la question du rapport entre la Foi et la Politique, cela fait partie de la doctrine elle-même, par conséquent, c’est un sujet qu’on ne peut pas éliminer à priori.


RÉFLÉCHIR À PARTIR DU RÉEL

Si vous voulez, j’inscrirai en exergue, au seuil de cet exposé, une petite phrase de l’Évangile qui est peu connue et qui est souvent mal traduite, et où le CHRIST dit aux disciples :
«Ne soyez pas des météores», c’est la meilleure traduction, d’après les textes grecs. On peut traduire aussi, «Ne restez pas dans les nuages».

L’Évangile nous invite à réfléchir, mais il fait toujours réfléchir à partir du réel. Et le réel, c’est ce que PAUL VI, dans la lettre datée de 1971, qu’il écrivait au cardinal ROY, à l’occasion du 80
e anniversaire de l’encyclique de LÉON XIII «RÉRUM NOVARUM», le réel, c’est ce que PAUL VI appelle «les graves problèmes de notre temps». Il les énumère, des écarts flagrants subsistent dans le développement économique, culturel et politique des nations ; à côté de régions fortement industrialisées, d’autres en sont encore au stade agraire. A côté de pays qui connaissent le bien-être, d’autres luttent contre la faim. A côté de peuples de haut niveau culturel, d’autres s’emploient toujours à éliminer l’analphabétisme, et de partout, monte une aspiration à plus de justice, et s’élève le désir d’une paix mieux assurée, dans un respect mutuel entre les hommes et entre les peuples.

Je m’en vais vous proposer des réflexions toutes simples.

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REMIÈRE PARTIE


I – LA VIE CHRÉTIENNE CONSACRÉE À LA JUSTICE ET À L’AMOUR

Au départ, je pense que tout le monde sera d’accord, il y a cette vérité toute simple, que la vie chrétienne c’est, essentiellement, une vie consacrée à la justice et à l’amour. Je ne dis pas que la vie chrétienne c’est une vie consacrée à Dieu parce que l’Évangile ne le dit pas tellement

«Le commandement nouveau que je vous donne, c’est que vous vous aimiez les uns les autres comme je vous ai aimés» JEAN 13,34

Donc à la base de tout, justice et amour, il est vrai qu’il n’y a pas d’amour s’il n’y a pas d’abord la justice. La dessus, il est bien évident que tout le monde est d’accord. Or, la justice et l’amour visent évidemment des personnes, des hommes. La question n’est pas d’être juste envers les choses, la question n’est pas d’aimer les choses, comme une femme dira qu’elle aime un bijou, ou un homme le cognac ! Ce qui est visé, ce sont évidemment les personnes.


DES PERSONNES AUX PRISES AVEC DES ÉVÉNEMENTS, DES SITUATIONS

Les personnes concrètes, réelles, celles qui ne sont pas dans les nuages, les personnes humaines, sont toujours engagées dans des situations, et elles sont toujours aux prises avec des événements.

Donc, pour vivre de justice et d’amour, pour être fidèle au précepte du seigneur qui est au cœur de l’Évangile, il ne faut pas envisager des hommes abstraits, des hommes qui flotteraient dans un milieu plus ou moins aérien, mais des hommes réels, concrets. Or, les hommes réels, je dis, ils sont toujours engagés dans des situations : situations familiales, professionnelles, économiques, politiques, syndicales, internationales. Je ne connais personne qui ne soit aux prises avec des événements : une naissance c’est un événement, un chômage c’est un événement, un deuil, c’est un événement ; il y a toujours des événements. Et les événements modifient toujours plus ou moins les situations. (Je sais bien qu’il y a des événements insignifiants – un rhume de cerveau est un événement insignifiant…) Je dis que si notre justice et notre charité veulent être réelles, il faut bien que les personnes vis à vis desquelles va s’exercer notre justice et notre charité, soient envisagées dans leur contexte réel, ce contexte dans lequel les hommes sont engagés.


II - SITUATIONS ET ÉVÉNEMENTS METTENT EN CAUSE DES VALEURS

Ces situations familiales, professionnelles, économiques et les événements qui modifient ces situations, mettent ordinairement en cause des valeurs. Je veux dire qu’il n’y a à peu près pas de faits purs, c’est-à-dire de faits qui ne mettent pas en cause des valeurs. La pluie ? Je veux bien, encore que la pluie peut provoquer des inondations extrêmement graves qui mettent des familles en danger ! Ou comme cela s’est vu il n’y a pas très longtemps en Italie, des inondations qui mettent en danger les trésors artistiques de Florence !

Donc, la question ne peut pas ne pas se poser : est-ce qu’il y a des responsables ? Est-ce qu’il n’y avait pas des mesures à prendre pour éviter que les inondations n’atteignent les maisons, les musées, les collections de livres ou de tableaux ?

Rappelez-vous lorsqu’en Angleterre, il y a quelques années, l’écroulement d’un crassier a provoqué des catastrophes, les syndicats ont recherché les responsabilités : est-ce qu’on avait le droit de bâtir une école à quelques centaines de mètres d’un crassier ? sur un sol dont on savait qu’il était mouvant ? Quels sont les intérêts derrière ?
Rappelez-vous l’accident de la rue Pailleron à Paris ? Cette école qui a brûlé…On ne peut pas ne pas se poser la question.

Donc, nous ne pouvons pas dire en gros, il n’y a pas de faits purs. Les faits, les événements, impliquent toujours plus ou moins des valeurs, c’est-à-dire justice ou injustice, vérité ou mensonge, liberté ou esclavage, amour ou haine ! Toujours, plus ou moins !

Ce que j’appelle valeur, ce sont les impératifs de la conscience, ce que ma conscience me commande de respecter, la justice est une valeur. Tout homme, dès qu’il est un homme, entend une voix intérieure qui lui dit : «tu dois appliquer la justice ». Et l’homme qui n’entendrait plus cette voix de sa conscience, il faudrait dire qu’il est à peine un homme, qu’il est déshumanisé ! Je pense que nous sommes tous d’accord.


OÙ EST DIEU DANS CES SITUATIONS ET ÉVÉNEMENTS ?

A ce point de mon exposé, je pose la question : Où est DIEU ? le DIEU en qui nous croyons ? Notre petit catéchisme nous disait qu’il est partout, au ciel et sur la terre. Dieu merci, on a judicieusement corrigé ce vieux catéchisme parce que, que DIEU soit dans la lune ou derrière les étoiles, ça n’a pas beaucoup d’intérêt pour nous. Il est bien évident que DIEU est partout où il y a quelque chose, où il y a de l’être, c’est trop clair, puisque c’est Lui qui est la cause créatrice de tout ce qui existe. Mais enfin ce n’est pas intéressant, ça, ce qui est capital, c’est de savoir où est DIEU dans sa relation d’amour avec nous, autrement dit : où est-ce que nous allons chercher DIEU dans notre vie ? Nous avons certes, le droit de trouver DIEU dans la nature, c’est très vrai qu’un beau spectacle dans les Alpes ou au bord de la mer nous fait penser à DIEU, DIEU est dans la beauté !


PRÉSENT DANS LES DÉCISIONS

Mais finalement, DIEU est surtout dans nos actes libres, dans nos options, c’est-à-dire dans les décisions que nous prenons et qui doivent être toujours des décisions pour faire triompher des valeurs qui sont impliquées dans les événements et les situations. Trouvez-vous ma phrase compliquée ? Je ne vois pas comment la rendre plus simple ! Je dis :

«DIEU est présent, c’est là qu’il est, dans les décisions, que nous avons à prendre et qui doivent être des décisions pour faire triompher les valeurs de justice, de fraternité, d’amour, qui sont impliquées dans les situations et dans les événements».

Du matin au soir nous prenons des décisions. Là encore, je veux bien que certaines décisions soient insignifiantes ! Qu’est-ce que je vais acheter pour déjeuner, bœuf ou mouton ? peu importe ! C’est ce que j’appellerai le «tissu conjonctif» de notre vie, mais ce qui est important, ce sont les décisions que nous avons à prendre lorsqu’il s’agit d’opter pour la justice ou pour l’injustice, pour la vérité ou pour le mensonge, pour la loyauté ou pour l’hypocrisie, pour l’amour ou pour la haine. Eh bien, le DIEU en qui nous, chrétiens, nous croyons, il est à l’intérieur de nos actes libres ! Et toutes les fois que nous cherchons DIEU ailleurs, nous risquons de rêver, de nous représenter de façon infantile, un DIEU qui serait un peu comparable à un JUPITER planant dans les nuages ! Et du coup, cela nous donnerait une idée fausse de la grandeur, de la transcendance de DIEU.

DIEU est à l’intérieur de notre liberté, DIEU est au plus profond de notre humanité ! Il est là où nous sommes !

Mais où sommes-nous ? Nous sommes essentiellement dans les décisions que nous prenons, petites ou grandes. S’il y a des décisions mineures qui n’engagent pas toute notre existence, il y a aussi des décisions majeures, cruciales, qui supposent que l’on s’engage, que l’on court des risques, que l’on se compromette, ce sont les décisions où vraiment se joue notre salut.


DES DÉCISIONS POLITIQUES

Eh bien, dans le monde très complexe où nous vivons, et où vraiment tout se tient, tout communique par le dedans, les solutions, les vraies solutions, les solutions qui vont efficacement faire triompher la justice, la vérité ou l’amour, il faut reconnaître, je pense, que ce sont, finalement, des décisions politiques.

Comment voulez-vous qu’il en soit autrement ? L’économique lui-même dépend du politique ! Même s’il est vrai, sous un autre aspect, que le politique dépend de l’économique ! en ce sens que le véritable pouvoir est finalement économique : les grands intérêts financiers, les sociétés multinationales, les banques, que sais-je ? Il suffit d’analyser un peu correctement la situation pour s’apercevoir que, le plus souvent, le vrai pouvoir est économique ! N’empêche qu’il joue un rôle politique ! Et que si l’on ne remonte pas jusqu’au politique, il n’y aura pas d’efficacité, notre bonne volonté ne débouchera pas, elle se soldera par une générosité qui pourra être très touchante et qui aura beaucoup de valeur, dans certain cas, une générosité qui nous conduira à des actes individuels de bienfaisance, de dévouement, c’est vrai, mais les vraies solutions ne seront pas apportées !


PREMIÈRE CONCLUSION

D’où cette première conclusion que je vous propose et qui me semble extrêmement importante. Il est impossible aux chrétiens de se désintéresser purement et simplement de la vie politique si, du moins comme ils en ont le devoir, ils s’intéressent au sort de leurs frères qui sont engagés dans des situations de justice ou d’injustice et qui sont aux prises avec des événements. Personne ne peut se désintéresser purement et simplement de la vie politique s’il a le désir que des solutions efficaces soient finalement apportées et que triomphent les valeurs de justice, de fraternité, de liberté et de vérité.

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EUXIÈME PARTIE



I - LA PARABOLE DU BON SAMARITAIN

LE CHRIST JÉSUS a raconté la parabole du BON SAMARITAIN
LUC 10, 37. En ce temps là, les choses étaient relativement faciles : il y avait un pauvre Juif attaqué par des brigands en plein désert, et qui était là, sur la route. Que fallait-il faire ? Ce n’était pas tellement difficile à trouver, et le SAMARITAIN l’a trouvé immédiatement. Il fallait donner à ce pauvre homme les soins les plus urgents, il fallait verser de l’huile et du vin sur ses plaies, le conduire à l’hôtellerie la plus proche et là, demander à l’hôtelier de bien vouloir soigner ce pauvre homme, fournir de l’argent, être généreux au maximum, promettre que l’on apporterait encore de l’argent le lendemain si celui de la veille ne suffisait pas, et c’est ce qu’a fait le BON SAMARITAIN.

La question qui se pose, à l’heure actuelle, est la suivante. Le Juif blessé sur la route, la victime des brigands qui est-elle ? Où est-elle ? Qui aujourd’hui est victime des brigands et où sont les brigands. Et que faut-il faire pour empêcher le brigandage. C'est là la question !

Si un chrétien se contente de s’apitoyer sur le malheur d’un pauvre homme qui est blessé ou qui est malade, et s’il ne cherche pas les causes du malheur humain, si le chrétien ne réfléchit pas pour que soient trouvées en haut lieu les solutions qui feront qu’il y aura moins de brigands dans les banques, dans les chancelleries, dans les grandes sociétés, eh bien, je dis qu’il se dérobe devant son devoir !

Au temps du BON SAMARITAIN, je le répète, c’était très simple, mais représentez-vous le CHRIST ici, aujourd’hui, imaginez-vous le CHRIST vous racontant la parabole du BON SAMARITAIN ; il est évident qu’il ne vous demanderait pas de vous reporter en imagination dans un désert, avec des brigands qui hantent les lieux solitaires comme dans les films de gangsters ! Non, le CHRIST, s’il était là, parlerait à des hommes de 1974, le langage qui doit être tenu à des hommes de 1974 !


QUI EST LA VICTIME ? VOIR LES CAUSES, COMMENT REMÉDIER ?

Et je pense qu’il vous dirait à peu près ceci : «Vous ne pouvez laisser sur le pavé des gens qui souffrent, qui ont faim, qui sont massacrés, qui sont victimes de l’injustice. Vous avez un devoir de justice et de charité, il faut aller jusqu’au bout !

Vous avez le devoir de chercher les causes et d’y remédier au plan où les solutions sont efficaces. Tout seul, vous n’y arriverez pas ! On n’est jamais efficace quand on est tout seul, ce n’est pas possible ! Comment voulez-vous ? Tout seul, livré à la lecture des journaux (je ne veux pas dire de mal des journalistes, grand Dieu), mais je pense tout de même que plus ou moins les journaux sont tous partiaux ! Beaucoup d’entre eux sont entre les mains de grands intérêts : intérêts financiers, privés, intérêts de sociétés…alors, comment voulez-vous tout seul parvenir à une véritable efficacité ?

Personnellement, je déclare que j’en suis absolument incapable ! Et lorsque je prends au sérieux mon devoir de pousser les choses jusqu’au bout, c’est à dire jusqu’au point où elles doivent être poussées pour qu’on aperçoive des solutions efficaces, eh bien, je salue avec beaucoup de reconnaissance, tous ceux qui peuvent m’aider à réfléchir !


NE PAS REFUSER L’EFFICACITÉ TEMPORELLE

Et les forces qui existent sur le terrain, mouvements, partis, syndicats que sais-je…qui rendent possible une véritable efficacité.
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En conclusion de cette première réflexion, je n’hésiterai pas à dire ceci :

«Il y a péché et péché qui peut-être grave, à refuser systématiquement, je dis bien systématiquement, il y a péché à refuser systématiquement de chercher l’efficacité en matière temporelle».

Je ne dis pas que vous aboutirez nécessairement à l’efficacité, il s’agit en général de problèmes qui sont très complexes ! Et puis, je comprends très bien qu’une modeste femme, maîtresse de maison qui est aux prises avec des problèmes d’éducation qui sont déjà très difficiles, n’ait pas le temps ou les loisirs, ou même les moyens d’être informés au point de pouvoir exercer sur l’opinion une pesée efficace, la question n’est pas là, chacun fait ce qu’il peut, mais ce que le Seigneur nous demande, c’est de faire vraiment ce que nous pouvons.

Qu’est-ce que vous penseriez de l’Évangile si le SAMARITAIN s’était simplement penché sur le Juif blessé en lui disant :

«Mon pauvre vieux, comme te voilà mal en point et comme je te plains ! Vraiment, je suis très ému de pitié à te voir ainsi ! Alors, au revoir, mon ami, et bonnes chances ! ».

Que penseriez-vous d’un tel Évangile ?

Que penseriez-vous des chrétiens qui iraient visiter un pauvre homme dans un taudis en lui disant :

«C’est tout de même triste qu’il existe encore des logements aussi misérables…Allons, bonne chance, et dis-toi bien, mon Ami, que l’Église t’aime, tu sais, et puis, c’est vrai ! Et puis le CHRIST a dit d’ailleurs, que nous devions nous aimer les uns les autres !…Alors au revoir !»

Vous comprenez quand on entend (et on n’entend jamais les choses sous cette forme là, en général, c’est beaucoup plus enrobé, mais ça revient à cela, souvent), comment voulez-vous qu’on ne soit pas intérieurement saisi par la colère, par l’indignation ?

Tout ceci, c’est ma première réflexion.


II – TOUT LE MONDE FAIT DE LA POLITIQUE

Et voici la deuxième : j’ose affirmer que tout le monde, le sachant ou ne le sachant pas, fait de la politique…le sachant ou ne le sachant pas.
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Le silence, en matière politique, ou l’abstention en matière politique, c’est une pesée politique réelle, positive.

Lorsque j’entends des gens me dire :

«Vous savez, moi, je ne fais pas de politique»,

je réponds toujours :

«Je suis obligé de vous dire qu’en n’en faisant pas, vous en faites !»

Pourquoi ? Mais parce que, cher Monsieur, chère Madame, votre silence, votre abstention, font partie du rapport des forces dans ce pays.


RAPPORT DE FORCES – INERTIE

Tout est rapport de forces dans un pays : il y a les forces morales, militaires, économiques, culturelle …Il ne faut pas dire du mal de la force, de grâce ! La force, elle est partout et elle est nécessaire ! Il faut dire du mal de la violence, ce qui est différent (et encore avec des nuances) ! mais enfin, d’une manière générale, il faut dire du mal de la violence, parce que la violence, c’est la force qui est coupée ou détachée de la raison et qui, par conséquent, devient animale, et c’est pourquoi il est rare que les solutions de violence soient les bonnes solutions, trop souvent, ce sont des solutions proprement animales !

Mais n’allons pas dire du mal de la force ! La santé est une force, et ce n’est pas parce qu’une société a un ordre juridique, que l’on va supprimer les rapports de force, les rapports de force, ils sont partout ! Interrogez n’importe quel syndicat, il vous dirai : «mais c’est un rapport de force !» Or, parmi les forces, il y a la force d’inertie et je vous garantis que c’est une force, la force d’inertie ! Et en haut lieu on sait très bien, qu’il s’agisse de questions économiques ou de questions internationales, on sait très bien où elles sont les forces d’inertie ! On les connaît et on en tient compte.

J’aurais trop peur de blesser quelqu’un, dans cette assemblée, en évoquant certaines professions dont tout le monde sait qu’elles représentent des forces d’inertie en France. On le sait, parce qu’il y a des statistiques, des analyses ont été faites ! Force d’inertie, cela veut dire que, quelles que soient les décisions que l’on prendra en haut lieu, on sait qu’on ne bougera pas ! Ou que, si l’on bouge, ça n’ira jamais très loin…et que, par conséquent, on peut négliger les réactions prévisibles de tel milieu professionnel ou de tel milieu social !
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Alors, comprenez bien ce que je veux dire quand je dis que le silence et l’abstention, c’est une véritable pesée politique : la force d’inertie, c’est une force réelle.


LE FAUX A-POLITISME

Que tous les chrétiens déclarent, comme ils ont eu tendance à le faire autrefois, qu’il ne faut pas se mêler de politique, parce que, quand on fait de la politique, on se salit toujours les mains, que le slogan catholique soit :

«Avant tout, garder les mains propres et par conséquent, ne pas les plonger dans le bain impur de la vie politique»,

suppose qu’il en soit ainsi, eh bien, c’est l’Église elle-même qui apparaîtra comme une force d’inertie à l’intérieur même du rapport des forces qui existent nécessairement dans un pays. Est-ce que c’est cela que vous voulez ?

EMMANUEL MOUNIER parlait naguère du «faux a-politisme des mains pures». L’expression est excellente ! A-politisme : a qui veut dire privatif n’est-ce pas ? absence de politique, le faux apolitisme des mains pures ! La pire impureté, je crois que c’est de ne pas vouloir se salir les mains ! Vous connaissez le mot fameux :

«celui qui ne fait rien ne commet jamais d’erreurs»

Mais c’est toute toute sa vie qui est une erreur ! Évidemment, le meilleur moyen pour garder les mains propres du matin au soir, c’est de mettre des gants et de ne rien faire et le soir, on se retrouvera avec des mains parfaitement propres, mais c’est la journée toute entière qui a été un péché !


VICTIME DE SON HÉRÉDITÉ – DE SON ÉDUCATION

La pire des choses, c’est d’exercer une pesée politique en prétendant qu’on ne fait pas de politique ! Il faut voir les choses de très près qu’est-ce qui arrive, à ce moment là ? Quand on prétend ne pas faire, eh bien c’est qu’on est purement et simplement victime de son hérédité, par exemple, ça joue, l’hérédité !

«Mon père qui…mon grand père que…dans ma famille»

L’hérédité, l’éducation que vous avez reçue, çà pèse sur une personne ! Vous croyez que vous êtes libre, quand vous déposez un bulletin dans l’urne, qui est-ce qui vote ? Je voudrais bien le savoir ! Vous me répondrez :

«C’est moi, tiens !»

«Jamais de la vie ! Ce qui dépose un bulletin dans l’urne, c’est la pression de votre milieu, c’est votre hérédité, c’est votre éducation, ce sont vos préférences sentimentales ou passionnelles, c’est la peur de perdre des privilèges et du bien-être, c’est tout cela qui dépose un bulletin dans l’urne ! Pourquoi ? Parce que vous n’avez pas travailler à vous libérer».

Alors, je dis :

«il vaut beaucoup mieux faire de la politique en sachant qu’on en fait, qu’en faire en prétendant qu’on n’en fait pas» !

Pendant des siècles, l’Église a prétendu qu’elle ne faisait pas de politique et DIEU sait si elle en a fait en prétendant quelle n’en faisait pas !


III – POUR UN CHRÉTIEN, L’OPTION POLITIQUE SE PREND AU CONFLUENT DE DEUX LUMIÈRES

D’où une troisième réflexion : pour un chrétien, la décision politique, l’option politique, se prend au confluent, au point de rencontre, de deux lumières. Une lumière qui descend de l’Évangile et de la doctrine de l’Église, laquelle doctrine, notez-le, est évolutive, la doctrine de l’Église ce n’est pas l’Évangile qui est éternel, la doctrine sociale et politique de l’Église, ce sont les conséquences sociales et politique de l’Évangile. Il est bien évident que la lettre de PAUL VI au cardinal ROY c’est autre chose que l’encyclique
RERUM NOVARUM, l’encyclique QUADRAGESIMO ANNO DE PIE XI ; pour le 40ème anniversaire de RERUM NOVARUM, c’était tout autre chose que Rerum Novarum…Donc, je dis, une décision politique de chrétien (ou un engagement politique de chrétien ; peu importe..), je dois le prendre au confluent de deux lumières, une lumière qui descend de l’Évangile et de la doctrine sociale de l’Église.


LA LUMIÈRE DE L’ÉVANGILE

Si j’oublie l’Évangile et la doctrine de l’Église, eh bien, c’est l’Église qui me condamne en me disant que je pratique une «morale de situation», le mot est classique. On a écrit des livres sur la morale de situation, c’est la morale de celui qui s’inquiète uniquement de la situation, qui analyse la situation telle qu’elle est. Si la situation exige qu’on fusille 300 hommes, on les fusillera, on ne regarde que la situation, on ne regarde pas la lumière qui descend de l’Évangile.


L’ANALYSE DE SITUATION

Donc, première lumière : l’Évangile. Mais en sens inverse, il pourrait se faire que vous interrogiez l’Évangile et que vous omettiez d’analyser la situation dans laquelle vous êtes impliqué ; et PAUL VI le souligne, il dit ceci :

«Il revient aux communautés chrétiennes d’analyser avec objectivité, la situation propre de leur pays et de l’éclairer par la lumière des paroles inaltérables de l’Évangile» PAUL VI

Si vous vous inspirez uniquement de l’Évangile, vos décisions seront des décisions d’enfant de chœur, car l’Évangile ne propose pas des solutions, mais si vous vous contentez d’analyser la situation, alors, ce sera la morale de situation. Il faut les deux ! Et votre décision vous la prenez en combinant ces deux lumières : la lumière qui descend de l’Évangile, elle est la même pour tout le monde, il n’y a pas plusieurs évangiles, mais l’analyse de la situation peut être faite avec plus ou moins d’intelligence, plus ou moins de perspicacité ; d’où un certain pluralisme qui est inévitable, parce que tout le monde n’analyse pas la situation de la même manière.


SE LIBÉRER DE SON PASSÉ

Vous avez devant vous un homme qui se refusera toujours à dire purement et simplement à des chrétiens :

«vous êtes libres de vos options politiques».

Vous ne m’entendrez jamais dire cela ! Mais je dirai d’abord :

«Pour que vous soyez libres de vos options politiques, vous devez d’abord vous libérer”.

Autrement dit : vous serez libres de vos options politiques, quand vous pourrez dire :

«c’est bien moi qui dépose un bulletin dans l’urne et non pas mon hérédité, ma famille, mon milieu, mes goûts, mes passions, mais moi !» .

Alors, il y a tout un travail de libération qui s’impose : la peur du sacrifice, ça joue un rôle considérable, vous savez ! Le christianisme à l’état pur, n’existe pas d’entrée de jeu…Notre christianisme à nous, c’est un christianisme occidental ! Si je parlais dans une paroisse très bourgeoise du centre de Paris, je dirais :

«Mes bien chers frères, votre christianisme est un christianisme bourgeois !» .

Le christianisme pur, ça n’existe pas au départ ! Il faut y parvenir. Un de mes confrères, parlant d’un ordre religieux dit :

«dans cet ordre religieux, il y a 20% de vertu évangélique et 80% de vertu bourgeoise !»

«Moi, je crois que c’est vrai dans l’Église en général, on peut élargir, vous comprenez !

Alors, le problème se pose : le devoir que nous avons, c’est de dégager le message du CHRIST de tous ces éléments qui font corps avec lui mais qui ne sont pas lui, et c’est cela que j’appelle se libérer !
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Songez à la pesée que peut exercer sur un homme la peur panique d’avoir à renoncer à son confort ? Songez-y sérieusement, ça peut devenir une peur panique ! et c’est cette peur qui risque d’orienter son option politique ! Alors, vous n’allez pas me dire qu’on est libre de ses options politiques ! Il n’est pas libre de céder à la panique quand il s’agit de ses privilèges et que c’est vraiment la justice qui est en jeu !


TRAVAILLER À LIBÉRER LES AUTRES

Donc, premièrement, pour être libre, il faut d’abord se libérer !

Deuxièmement, on ne se libère vraiment qu’en travaillant à libérer les autres ! La conquête de notre liberté personnelle passe par l’action, le travail, l’accomplissement de la tâche humaine dans et pour la liberté de tous. Sinon, nous n’avons pas à faire à la liberté, nous avons à faire à ce fameux libéralisme qui fleurissait au XIXème siècle et qui est, pour beaucoup d’hommes, la liberté de mourir de faim.

Vous êtes libres ? Oh oui, liberté de mourir de faim ! Je n’insiste pas parce que je sais bien qu’à l’heure actuelle, tout le monde a compris que la liberté dans le marché et dans l’offre et la demande aboutit, finalement, pour la majorité des hommes, à la liberté de mourir de faim !


IV – LES FAMILLES D’ESPRIT

Ici, je vais m’abstenir systématiquement, de prononcer les mots dangereux de «droite» et de «gauche» . c’est dangereux parce que les choses sont beaucoup plus complexes qu’elles n’en ont l’air et que, dans le monde moderne, les cartes ne sont plus distribuées de la même manière qu’elles l’étaient autrefois, où l’on distinguait purement et simplement «parti de gauche» et «parti de droite» .

Je préfère parler de la manière suivante : en terme de famille d’esprit, en politique, il y a des familles d’esprit qui font passer avant tout l’ordre, une autre famille d’esprit fera passer avant tout la justice ; une famille d’esprit fait passer avant tout la tradition, l’autre famille d’esprit fait passer avant tout le progrès, une famille d’esprit fait passer avant tout l’autorité, l’autre famille d’esprit fait passer avant tout la liberté. On pourrait allonger la liste de ces couples de valeurs qui s’opposent : ordre/justice, tradition/progrès, autorité/liberté …


DISTINGUER LA FIN, LE BUT ET LES MOYENS

Ce que je veux vous aider à comprendre, c’est que ces valeurs ne sont pas sur le même plan. Il y en a une qui est un moyen par rapport à l’autre : l’autorité n’est pas une fin, c’est un moyen. Il est très vrai que là où manque l’autorité, il n’y aura pas de liberté, donc, que si on veut aboutir à une liberté véritable, il faut qu’il y ait une autorité, mais l’autorité n’est pas la fin, c’est la liberté qui est la fin ! Qu’on ne mette donc pas sur un même plan l’autorité et la liberté ! J’en dirais autant pour cet autre couple de valeurs tradition et progrès. Il est bien vrai que le progrès est toujours compromis lorsque la tradition est oubliée, lorsqu’on se coupe de la tradition, il n’en reste pas moins que la tradition est pour le progrès et non pas le progrès pour la tradition ! Il ne faut quand même pas mélanger les affaires !

Alors, est-ce qu’on est libre ? A vous de voir ! Mais c’est la fin qui importe, or, la fin, c’est la liberté, ce n’est pas l’autorité, même si l’autorité est absolument nécessaire, la fin, c’est le progrès et non pas la tradition, même s’il est dangereux de se couper de la tradition.

Ordre et justice – Il est bien évident que si on vit dans le désordre, il y a peu de chance qu’on fasse aboutir la véritable justice, donc l’ordre est nécessaire, il reste cependant que l’ordre est pour la justice et non pas la justice pour l’ordre !


INTERROGER L’ÉVANGILE

Dans l’Évangile, il n’est presque jamais question de l’ordre et il est question de la justice d’un bout à l’autre de la Bible, à commencer par l’Ancien Testament. Relisez les Prophètes. De même pour la tradition, de même pour la liberté ! SAINT PAUL ne parle que de liberté, il dit

« vous avez été appelés à la liberté» GALATES 5,13

il ne dit pas :

«nous sommes tous appelés à l’autorité».

Je ne dis pas de mal de l’autorité, ni de la tradition, ne de l’ordre, pas du tout, mais je dis :

«ce sont des moyens !»

Alors, je dis qu’à ce niveau-là, qui est très général, bien sûr, je ne pense pas qu’on puisse affirmer que les options sont équivalentes et que le chrétien est absolument libre de ses options…Je dis qu’il y a une équivoque qu’il faut dénoncer, et j’ose affirmer que, jusque là, l’Évangile parle et doit être entendu.

Seulement, à partir de là, plusieurs options sont possibles et si vraiment le chrétien a travaillé à se libérer de tout ce qui pèse en lui d’éducation, d’hérédité, de pression du milieu, d’entraînement sentimental ou passionnel, de peur de perdre ses privilèges, à ce moment là j’affirme qu’il est libre ! Pourquoi ? Eh bien, justice, il y a la justice à court terme et la justice à long terme. Il faut analyser la situation ! Il faut peut-être, dans certains cas, que tout en étant vraiment soucieux de faire passer avant tout la valeur de justice, dans le cas présent, je me soucie d’abord de l’ordre, parce que la conjoncture, parce que l’analyse du moment présent me révèlent que l’ordre est absolument nécessaire, et ainsi de suite dans tous les domaines…


S’OBLIGER À DES ANALYSES SUCCESSIVES

Par conséquent, dans chaque cas particulier, il faut discerner le point précis où l’Évangile va laisser les chrétiens libres, parce qu’ils seront libérés. Et cela ne peut pas se discerner une fois pour toutes, c’est dans chaque cas qu’il faut le faire.


SAVOIR LIRE UNE ENCYCLIQUE

Et c’est ainsi que, dans les encycliques des papes, (c’est très difficile à lire, une encyclique, ça ne peut pas se faire tout seul, il faut le faire en groupe, et c’est pour cela qu’il y a des groupes catholiques qui sont absolument essentiels) ; songez donc que, dans la même encyclique, vous avez des pages qui appellent un assentiment total, une adhésion totale et vous avez d’autres pages qui ne font que proposer des suggestions vis à vis desquelles un chrétien peut rester libre. Lorsque LÉON XIII a demandé aux catholiques le ralliement à la république, il n’ a jamais été dit que le refus de se rallier à la république était un péché. Les catholiques français devaient envisager avec respect, la suggestion intelligente que leur faisait le Pape, mais ils restaient libres. Seulement le Pape leur disait :

«Faites bien attention, regardez bien, voyez les avantages, voyez les inconvénients, moi, Pape, j’aide votre réflexion depuis ce qui est incontestable jusqu’à ce point qui peut être contesté et où votre liberté reste entière !» LEON XIII

Il y a un exemple encore beaucoup plus frappant, c’est celui de PIE XII qui, à diverses reprises, a insisté pour qu’on envisage, avec le plus grand sérieux, la construction d’une Europe. Il y est revenu dans plusieurs messages de Noël et pourtant, un certain nombres de professeurs, d’historiens, d’hommes politiques de mes amis, ont toujours contesté cette suggestion de PIE XII, et j’étais obligé de leur dire :

«Mais il est bien entendu que vous restez libres, que vous pouvez penser que cette suggestion n’est pas bonne, il ne faut pas la mettre sur le même pied qu’un rappel de vérités qui font partie de la Foi et qui sont peut-être à la page précédente de la même encyclique» .


V – NE PAS COMPROMETTRE DIEU DANS DES AFFAIRES POLITIQUES

Vous me direz :

«Mais enfin, Dieu est transcendant et il ne faut pas compromettre DIEU dans les affaires de la politique !»

Bien sûr, DIEU est transcendant, et la religion fondée par le CHRIST est une religion transcendante, oui, mais n’oublions pas que la transcendance de Dieu, ce n’est pas une transcendance de vol à voile. Ce n’est pas une transcendance qui surplombe le réel, la transcendance de DIEU, c’est une transcendance engagée dans l’histoire des hommes. L’incarnation, c’est l’engagement de DIEU dans l’histoire, c’est le Transcendant qui révèle sa véritable nature en s’engageant, précisément, et en s’incarnant. Un DIEU qui surplomberait l’histoire, un DIEU qui serait transcendant en ce sens qu’il surplomberait les injustices ou les massacres de l’histoire, un tel DIEU ne serait pas DIEU. Ce ne serait pas le DIEU des chrétiens, et c’est ce que les Prophètes ont rappelé d’un bout à l’autre de cet extraordinaire message qui est dans l’Ancien Testament.


LA VRAIE VIE MORALE COMMENCE AVEC LES OPTIONS QUE L’ON PREND

Je voudrais vous soumettre ici une idée à laquelle je tiens beaucoup : on peut dire, et je dis pour ma part, que la vraie morale commence avec l’option. En deçà de l’option, en deçà du choix, en quelque domaine que ce soit d’ailleurs, il y a dilettantisme, c’est-à-dire jeu : on s’amuse. C’est de la sous-humanité. Ce n’est pas sérieux ! Seulement, il y a deux genres d’options. Il y a l’option qui particularise et il y a l’option qui universalise.

Or, l’option qui est demandée aux chrétiens (et là je dis ils ne sont pas libres de leur option), c’est l’option universalisante. Je m’explique, c’est très simple. Si l’Église prend une option en faveur des riches et des possédants, l’Église sera une Église de riches. Si au contraire l’Église prend une option en faveur des pauvres, l’Église ne sera pas une Église de pauvres, ce sera l’Église de tous. L’option pour les riches est particularisante, l’option pour les pauvres est universalisante.


UNE OPTION DEMANDÉE AUX CHRÉTIENS

Je répète. Si l’Église, comme elle l’a fait pendant longtemps, a opté pour le monde des riches, des privilégiés, des possédants, le monde du pouvoir si vous voulez, cette Église était une Église de riches, et JÉSUS-CHRIST n’était pas avec elle, car il ne faut pas dire que Jésus-Christ est automatiquement avec son Église. C’est à l’Église à réfléchir et à juger si elle est telle que le Christ est avec elle ! Mais l’option en faveur des pauvres n’aboutit pas à une Église des pauvres, mais à une Église de tous, sous l’angle de la pauvreté, c’est-à-dire sous l’angle de la tâche que tous les hommes doivent accomplir pour libérer l’homme de la pauvreté, la pauvreté en tant qu’elle est un mal, la pauvreté en tant qu’elle est le fruit de l’injustice.

Optez en faveur des riches, vous construisez une Église de riches, optez en faveur des pauvres, vous construisez l’Église de tous, car le rôle des hommes dans l’Église, c’est de libérer les hommes, et c’est pour cela que l’Église existe.


SOUCI DE L’UNITÉ ET DES VRAIS PROBLÈMES

Vous me direz

«Mais alors, dans ces conditions là, ne risquez-vous pas de briser l’unité des catholiques ?».

L’unité des catholiques est, en effet, une chose très importante, mais quelle unité ? De quelle unité parlez-vous ?

L’unité qui n’évacue pas les vrais problèmes ! Garder l’unité en évacuant les vrais problèmes, les problèmes réels, c’est une unité qui est purement abstraite !

Permettez-moi d’évoquer ici un souvenir. Je me rappelle que, pendant le Guerre d’ALGÉRIE, j’étais là, à une réunion d’A.C.I où le ton commençait à monter à propos des tortures en ALGÉRIE, de l’O.A.S, etc.

Alors, un homme de bonne volonté, comme il y en a beaucoup dit :

«écoutez mes chers amis, ne continuons pas, je vous en prie, car nous allons nous disputer et, si vous voulez bien, nous allons laisser tout ça et revenir à ce que dit JÉSUS dans le discours après la Cène, sur l’unité. JÉSUS dit :

«Père, je veux qu’ils soient tous un comme Toi et Moi nous sommes Un»,

alors, soyons unis, mais ne parlons pas de l’ALGÉRIE !»


LE VRAI DIALOGUE

Alors, je dois vous dire qu’à ce moment là je suis intervenu et vigoureusement, pour dire :

«De grâce, ne faites pas endosser à JÉSUS-CHRIST la fausse unité, c’est-à-dire l’unité qui évacue les vrais problèmes !».

La véritable unité, quand les problèmes sont difficiles, c’est une unité de dialogue, et c’est en progressant dans le dialogue, en consentant à éprouver la tentation de ce que pense le partenaire, cela, c’est capital : je dois être tenté de penser comme l’autre, comme celui qui pense autrement que moi, ça ne veut pas dire que je céderai à la tentation, mais ça veut dire que je ne le comprendrai vraiment que lorsque je serai tenté, en moi-même, de penser comme lui. C’est cela, le dialogue !


CONCLUSIONS
.
LA CHARITÉ DOIT ÊTRE TECHNICIENNE

Je conclu, suivant une formule qui avait cours autrefois, lorsque j’étais Aumônier général adjoint de l’Association catholique de la Jeunesse française qui rassemblait tous les mouvements de jeunesse, nous avions lancé cette formule qui était devenue un slogan :

«La charité doit être technicienne».

Il faut comprendre cela à partir des choses les plus simples, les plus élémentaires. Une panne d’électricité se produit, personne n’est capable de réparer la panne, toute la générosité du monde n’aboutira à rien jusqu’à ce qu’on trouve quelqu’un capable de remettre les plombs !

C’est exactement la même idée qui doit nous conduire jusqu’à la recherche d’efficacité en matière politique, c’est exactement ce que dit PIE XII dans un texte qui est tout à fait remarquable :

«La charité doit s’élever jusqu’au service le plus élevé qui est le service de l’option politique» PIE XII


PAS DE CLÉRICALISME NI DE DROITE, NI DE GAUCHE

Et voilà pourquoi il est urgent de libérer l’Église d’un certain nombre de compromissions politiques tacites, je dis bien tacites. Les compromissions qui ne sont pas tacites, on les dénonce immédiatement, mais les compromissions tacites, personne n’en parle, elles n’en existent pas moins ! Je suis de ceux qui pensent qu’un cléricalisme de droite (encore qu’il y aurait des nuances à apporter en fonction de tout ce que j’ai essayé d’analyser devant vous), je suis de ceux qui pensent qu’il peut y avoir un péril de maurrassisme de gauche comme il y eut naguère un maurrassisme de droite, c’est très vrai, seulement des siècles de silence en matière politique, donc de compromission tacite puisque le silence est une pesée politique, ce que MOUNIER appelait «le faux apolitisme des mains pures», et puis, il y a la barrière de l’anticommunisme systématique !

Pour moi, c’est un véritable danger parce qu’il faut faire très attention sous la bannière de l’anticommunisme, on peut vous obliger à approuver des doctrines qui ne valent pas mieux ou même qui sont pires ! C’est ce qui est arrivé avec le nazisme où, sous la bannière de l’anticommunisme, même un certain nombre de nos évêques nous encourageaient à collaborer avec le nazisme d’HITLER, et cela, il n’y a pas très longtemps !

Je ne suis pas communiste, mais je me garderais bien d’être anticommuniste ! Sans compter que je trouve naïf de céder à cette tactique qui consiste à nous obliger à nous situer par rapport au communisme. Alors, il y a les pro-communistes, les crypto-communistes, les para-communistes etc. Qu’est-ce que ça veut dire tout cela ? Il faut être soi-même, un point c’est tout !


LA POLITIQUE N’EST PAS TOUT

Je terminerai par une petite phrase à laquelle je tiens beaucoup parce qu’enfin, si la politique est extrêmement importante, il reste vrai que la politique n’est pas tout et si pendant si longtemps on a méconnu l’importance de la politique, il pourrait arriver que l’on rabatte, en quelque sorte, toute l’Église sur le plan politique et ce serait extrêmement fâcheux !

Alors pour comprendre qu’il ne doit pas en être ainsi, je vous cite simplement cette phrase du PÈRE DE LUBAC qui est un des théologiens les plus sérieux de notre temps :

«Il y a des taudis qui sont des enfers par la faute du taudis, mais il y a aussi des enfers dans les châteaux !» PÈRE DE LUBAC

Les taudis qui sont des enfers par la faute des taudis, c’est évident qu’il faut travailler au plan politique pour qu’il n’y en est plus, mais il y a aussi des enfers qui sont dans les châteaux, et je n’ai jamais vu pleurer aussi douloureusement que dans un somptueux appartement de Paris où une femme était indignement trompée par son mari, avec des enfants qui devenaient de véritables gangsters. Ce n’était pas un taudis, mais c’était bel et bien un enfer !

Ce qui veut dire que la libération temporelle des hommes ne suffit pas à tout, donc que la politique n’est pas tout, et nous devons travailler aussi à la libération spirituelle, c’est-à-dire par rapport au péché.

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